LES RÉVOLUTIONS DE L'OPTIQUE ET L'OEUVRE DE FRESNEL
Collection
Inflexions
Françoise Dutour, Vinca
Rosmorduc, Jean Rosmorduc
Préface de Michel Blay
ISBN 2-909680-51-4, 2004,
176 pages, 19 euros franco de port
coédition Adapt-Snes / Vuibert
Les auteurs situent luvre de Fresnel dans lhistoire des recherches scientifiques sur la lumière depuis lAntiquité jusquà lépoque actuelle en insistant sur les innovations théoriques et les applications techniques. Outre les quelques schémas doptique, le livre est illustré de nombreuses photos montrant des documents dépoque : instruments scientifiques ou portraits de savants par exemple. Il contient aussi des encarts permettant une lecture à deux vitesses ou une consultation documentaire, des annexes à caractère plus scientifique (morceaux choisis de textes théoriques fondateurs en optique, documents historiques), les biographies dune trentaine de savants ayant contribué à élucider la théorie de la lumière, dAristote ou Euclide à Arago ou Foucault (celui du pendule ). Il y a bien sûr une bibliographie et un index.
Depuis lAntiquité, la lumière et le son ont été perçus par les savants comme appartenant à la même classe de phénomènes naturels. Toutefois ce nest que dans le courant du XIXème siècle que lon a su établir scientifiquement cette analogie, restée jusqualors du domaine de lintuition. Cest à un très jeune et brillant ingénieur français des Ponts et Chaussée (né en 1788 et mort 39 ans plus tard) que lon doit davoir expliqué la nature de la lumière : cest une onde; elle vibre et se propage tout comme vibrent les ondes sonores et les ronds dans leau par exemple.
Au nombre des découvertes et des inventions de Fresnel figure la lentille à échelons qui équipe des centaines de phares, permettant à une toute petite source lumineuse, celle dune bougie remplacée ensuite par une ampoule électrique, de diffuser un très puissant faisceau. Parmi les applications courantes, notons que la vitre arrière de certains autobus est aujourdhui équipée dune lentille de Fresnel permettant au chauffeur de voir sur la petite surface du rétro tout ce quil y a derrière son large véhicule.
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Préface de Michel Blay
Introduction :
le fil conducteur
La lumière et loptique, de lAntiquité à la fin du xvie siècle
Les bases concrètes de loptique - Hypothèses grecques -"Rayon visuel" et débuts de loptique géométrique - La "révolution optique" dIbn-al-Haytham - Apport de la Renaissance occidentale
La révolution instrumentale en optique
Kepler - Une lumière mécanique - encart : Les lois géométriques des lentilles minces - Révélations de lexpérience
Naissance de loptique ondulatoire
Pardès et Ango, précurseur de Huygens - Le Traité de la lumière et la théorie de Christiaan Huygens - Encarts : Ondes et vibrations - La section principale du cristal - "Le compas de Newton" - Un " Siècle des Lumières " peu lumineux !
Thomas Young "savant universel" et précurseur de Fresnel
Un autodidacte " touche-à-tout " - Les travaux scientifiques - Encarts : Lil et la mise au point des images - La vision des couleurs - Young, Champollion et les hiéroglyphes - Lapport à la théorie ondulatoire - Encart : Les lames minces, ou comment faire de la couleur à partir dun liquide transparent - Young, précurseur de Fresnel ?
Les derniers feux de loptique newtonienne
Un "jeune capitaine du Génie" - Encart : Le calorifique - Malus et la polarisation - Encarts : La géométrie analytique - Expériences de Huygens et de Malus - Les sources lumineuses - La polarisation selon Malus - Le mot "polarisation" - La découverte de la polarisation rotatoire - Encart : Laxe optique des cristaux
Un demi-siècle dactivités scientifiques en France (1780-1830)
Lère de la "Grande Révolution" - Encart : Quelques uns des apports de la Révolution à lactivité scientifique - La postérité de la Révolution dans le domaine scientifique - Encart : Les savants issus des premières promotions de lÉcole polytechnique - Une communauté scientifique très active - Encarts : Les savants dans la vie politique sous la Révolution et lEmpire - La Société dArcueil - Une idéologie " pré-positiviste " ? Encart : Coulomb et lélectrostatique
"Un jeune ingénieur des Ponts et Chaussées de la Drôme"
Encart : Biographie dAugustin Fresnel - Naissance et enfance - Les études secondaires : lÉcole centrale de Caen - Encart : Connaissances exigées pour le concours dentrée à Polytechnique - Polytechnique et les Ponts et Chaussées - Encart : Professeurs de Fresnel à Polytechnique - Lingénieur destitué - Les brèves et riches années dun savant
La révolution fresnellienne de loptique
Les Cent Jours, les débuts de loptique de Fresnel - Le Mémoire de 1818 sur la diffraction. Les miroirs de Fresnel - La solution du problème de la polarisation : "obstacle épistémologique" - Encarts : La transversalité de la vibration lumineuse - La polarisation rotatoire - Fresnel, ingénieur des phares
Une existence indémontrable. Vicissitudes et mésaventures de léther au xixe siècle
De lexpérience dArago à " lentraînement partiel " de Fresnel - Encarts : La composition des grandeurs vectorielle en physique et lexplication de laberration des fixes - Indice optique et vitesse de la lumière dans un milieu transparent - Larticle dArago et sa publication - Vitesses de la lumière dans leau et dans lair : la comparaison de Foucault - Encart : Mesure de la vitesse de la lumière, par la méthode de la roue dentée, par la méthode du miroir tournant - Lexpérience de Fizeau - Encart : La formule de lentraînement partiel - Léther électromagnétique de Maxwell - Les " vents déther " et lexpérience de Michelson
Conclusion
Vers la synthèse de Louis de Broglie
Annexes
Biographies - Bibliographie - Index des noms de personnes
Depuis lAntiquité notre conception de la lumière sest profondément transformée et, sans doute, se transformera-t-elle encore. Dans lAntiquité, on sintéressait surtout à la manière dont nous voyons, ce qui déboucha par exemple sur les Postulats de lOptique dEuclide. Ils peuvent aujourdhui nous paraître bien étranges mais ils constituent des réponses possibles à une problématique ancienne qui, datant de lan 1000 en terre dIslam avec Alhazen (Ibn al-Haytham), sest prolongée jusquau xviie siècle : la question de la nature de la lumière. Quest-ce que la lumière ?
Au xviie siècle, Descartes et Kepler ont définitivement libéré lanalyse de la lumière du problème de la sensation visuelle. Ils ont mis en place trois champs dinvestigations qui restent encore les nôtres pour lessentiel : la nature physique de la lumière, la transmission de limage rétinienne au cerveau (anatomie, physiologie) et la représentation mentale (approches cognitives).
Cest à létude du développement historique du premier champ, celui des théories physiques de la lumière, que ce livre est consacré.
Deux conceptions générales saffrontent. La lumière est-elle un corps ou le mouvement dun corps sans transport de matière , Est-elle un déplacement de corpuscules ou une onde ? Doit-on suivre Newton ou bien Huygens et Fresnel ? La lumière, dans sa nature, peut-elle être comparée au son ? Autant de questions que ce livre traite avec clarté tout en sattachant à la rigueur historique ; évitant les attitudes trop récurrentes et ménageant une place significative à lhistoire que lon peut dire générale des savoirs et des événements.
Si, dans sa visée de connaissance et de vérité, la science rencontre des problèmes intrinsèques, il sy ajoute les vicissitudes des choix politiques et institutionnels offrant ou non des conditions de possibilité pour telles pensées ou tels développements théoriques.
Le présent ouvrage rend compte de tout cela et ce fut pour moi, un plaisir de le lire ; jen sais gré à ses auteurs.
Michel Blay
Directeur de recherche au CNRS
Un fil conducteur
Le présent livre pourrait sintituler : Parcours dune analogie dans lhistoire des sciences ; la comparaison de la lumière et du son. Trop long ! Sans doute, mais la formulation présente lavantage de traduire explicitement le projet que nous allons mettre ne uvre.
Un long parcours
Lévolution des représentations humaines de la Lumière se poursuit depuis des millénaires. Elle sest infléchie au cours des temps en fonction de multiples paramètres, eux-mêmes liés à diverses dimensions des civilisations. Son analyse relève donc bien de lHistoire, au sens le plus fort du concept, et non dune simple succession chronologique dévénements. Parmi les paramètres discernables, certains dentre eux sont identifiables mais difficiles à préciser et encore plus à évaluer. Concernant la lumière, il en est ainsi des mythes par exemple. Les approches scientifiques sont généralement plus claires à nos yeux, même sil arrive que des problèmes demeurent et que nous nayons pas de réponse explicite à apporter à certaines questions. Lidée, par exemple, de " rayons " (et donc de lumière) émis par lil et expliquant la vision, nous paraît aujourdhui totalement saugrenue. Elle figure cependant, non seulement chez les poètes (Homère, par exemple), mais chez des " savants ", parfaitement sérieux et " scientifiques " de notre point de vue, comme Euclide et Claude Ptolémée, avec nous semble-t-il une réticence marquée chez Aristote. Leur formulation nest certes pas si explicite que celle que nous venons dexprimer. Ceci étant, elle paraît quand même relever dune croyance réelle. Ce qui est pour nous absurde, compte tenu de ce que nous savons en 2003, ne létait manifestement pas il y a une vingtaine de siècles.
Il est assez vain, nous semble-t-il, de qualifier de " pré-scientifiques " les opinions de telle ou telle époque sur tel ou tel sujet. Il peut nous arriver duser de ce vocable pour des raisons de commodité. Il doit être cependant entendu que cela na pas, à nos yeux, dautre sens que celui-là. Lidée de la lumière quexprime Euclide traduit la conception des scientifiques, et donc " la conception scientifique " du iiie siècle av. J.-C., même si le mode de raisonnement nest pas conforme au modèle galiléo-newtonien.
Comme lexpose Gaston Bachelard, notre analyse en histoire des sciences est obligatoirement récurrente. Ce qui devrait nous conduire, en toute logique, à une prudence encore plus grande quand nous interrogeons le passé.
De lobjectivité en histoire
Lun des intérêts des représentations de la lumière en tant quobjet détude est, de notre point de vue, leur ancienneté historique et leur richesse. Le champ des idées qui eurent peut-être cours durant linterminable préhistoire, laisse libre cours à limagination mais offre peu de possibilités à lhistorien. Faute de documents écrits, compte tenu du petit nombre des figurations picturales et des problèmes posés par leur interprétation, nous devons nous contenter de quelques suppositions inspirées le plus souvent par le travail des ethnologues. La réflexion devient déjà plus commode, et probablement plus fiable, au moment de lÉgypte et du Proche-Orient anciens. Les analyses des philosophes grecs nous apparaissent, sur certains des sujets des sciences de la nature, relativement assez rationnelles pour que nous ayons limpression de les comprendre. Lexemple précédent du " rayon visuel " nous montre cependant quun tel sentiment peut très bien nêtre quun leurre. La rationalité antique, telle que nous nous la figurons, est elle aussi récurrente et nous la construisons au moins pour partie. Étudier lhistoire des sciences implique que nous prenions conscience de cette réalité et que, pour le moins, nous nuancions nos affirmations sur les sciences anciennes, en nous résignant à les affecter dun fort coefficient de doute.
En usant donc dune très grande prudence, lanalogie entre la lumière et le son nous paraît constituer, au long des siècles, un fil conducteur relativement fiable, dans le cadre de pensées certes très différentes des nôtres et dont nous ne pouvons saisir que des fragments. Cette démarche fonctionne dans un autre champ, parallèlement en quelque sorte à loptique du rayon visuel, dans une autre dimension que la mystique de la lumière qui a très longtemps été le fait de plusieurs religions dominantes. Les acteurs sont dailleurs en général différents. Les premiers sintéressent à la vision, les seconds sont géomètres, les derniers sont les théologiens, même sil arrive rarement ! que les trois approches soient le fait dun même personnage.
Si nous osons le dire, nous y voyons un peu plus clair, tout au moins dans le cadre de la science arabe, à partir du mathématicien et physicien Ibn al-Haytham, savant du xie siècle. Dans son uvre, en effet, le rayon lumineux acquiert une réalité physique, quil ne possédait pas auparavant. Ses ouvrages ayant, pour une part tout au moins, été assez rapidement traduits en latin, le même constat se retrouve, à partir du xiiie siècle, chez plusieurs physiciens européens : Roger Bacon, Witelo, Thierry de Freiberg. À peu près à la même époque (fin du xiiie) des besicles destinés à améliorer la vue sont fabriqués en Italie. La science de la lumière induit, à partir de ce moment-là, une activité sociale importante (notamment sur le plan culturel) et un artisanat actif et novateur.
Si le " statut " de la lumière est radicalement modifié par Ibn al-Haytham, il serait erroné daffirmer quil est dès cet instant identique à son " statut " moderne. Dune part, parce que la révolution causée par le physicien irakien nest pas connue de tous, bien évidemment, et même pas de tous les intellectuels de lépoque. Dautre part, parce quune certaine confusion règne toujours chez les philosophes sintéressant à loptique. Témoin la distinction, opérée par eux, entre " lux " et " lumen ". La transformation évoquée a aussi probablement contribué, à un moindre degré sans doute que lintroduction des lunettes correctrices et le travail des artisans opticiens, au changement dattitude par rapport au sens de la vision. Celui-ci sera toutefois lent et très progressif.
Nous retrouvons notre " fil conducteur " chez Huygens, Euler, Young, et au début des recherches de Fresnel. Cest ce dernier physicien qui opère le véritable " tournant " conceptuel de notre histoire. Cette dernière affirmation relève, de toute évidence, dun choix, obligatoirement en partie subjectif. Plusieurs grands historiens ont insisté sur le caractère très relatif de la notion dobjectivité dans leur discipline. Par exemple Georges Duby :
" Il est évident que je ne crois pas à lobjectivité de lhistoire. Toute histoire est forcément subjective, tout discours sur le passé est luvre dun homme qui vit dans le présent et qui interprète les vestiges du passé en fonction de ce présent. "
Ceci vaut pour toute histoire, a fortiori pour celle des sciences où les risques danachronisme sont très grands. Il est évident par exemple que les objets, que désignent latome des physiciens quantiques, celui de Bohr, celui de Dalton , celui dÉpicure et de Démocrite, nont pas grand chose en commun. Il existe cependant un caractère que lon retrouve chez les uns et les autres ; cest lidée, que veulent ainsi exprimer ces différents penseurs, dune structure discontinue " granulaire " pourrait-on dire plus modestement de la matière. Lanalogie entre la lumière et le son représente en quelque sorte, toutes proportions gardées, une filiation du même type. Une différence notable cependant : la matière reste discontinue pour le physicien daujourdhui, comme elle létait pour latomiste grec ; Fresnel, par contre, a introduit une rupture dans le raisonnement que suivaient, depuis Aristote, les tenants de ladite analogie.
Lapport de Fresnel
Le personnage décisif de notre longue histoire est donc Augustin Fresnel. Il est totalement inconnu du grand public, si ce nest par un apport somme toute scientifiquement secondaire : la lentille à échelons qui a équipé des centaines de phares depuis 1820. Terminant sa notice sur Fresnel, prononcée le 26 juillet 1830 devant lAcadémie des sciences, le talentueux François Arago sécrie : " Nous savons quelque chose, quoique Fresnel ait peu vécu. " Lorateur paraphrasait ce faisant une déclaration de Newton à la mort prématurée du jeune géomètre Côtes. Le contexte historique nest jamais indifférent. Il nous paraît ici particulièrement important et nous avons jugé utile de lui consacrer un chapitre (voir chapitre 6). Non que Fresnel lui-même se soit particulièrement investi dans la vie sociale de son temps, à lexception dune action très limitée au moment des Cent Jours. Par ailleurs, son existence a été brève puisquil est mort à trente neuf ans. Mais, sans prétendre discerner des relations automatiques entre les événements politiques et la vie scientifique, les bouleversements idéologiques, les initiatives des pouvoirs (y compris dans le domaine scientifique et technique), les changements sociétaux contribuent à susciter un climat intellectuel qui se prête davantage aux remises en cause que la mentalité qui règne dans une période de morne stagnation. En tant que personnage, Fresnel est probablement moins symbolique de la période de la Révolution et du Premier Empire que ne le sont par exemple Lamarck ou Arago. Il est cependant lun des étudiants de lune des premières promotions de cette institution, produit-type de cette époque quest lÉcole polytechnique. La formation constitue lune des dimensions fondamentales dun individu. En ce qui concerne Fresnel, celle-ci est fortement marquée par le contexte historique que nous venons dévoquer. La remarque vaut pour la vie de la communauté scientifique de 1814 à 1827, dans le cadre de laquelle Fresnel a travaillé.
La constatation peut être reprise pour les décennies 1830-1890, au cours desquelles se sont propagées les idées de Fresnel dans les milieux scientifiques. Ces décennies font lobjet dun chapitre (voir chapitre 9), dans le cadre duquel nous traitons particulièrement des problèmes posés aux physiciens par léther, milieu inventé pour lessentiel par Fresnel dans la forme que loptique du xixe siècle a retenue.
Jean Rosmorduc, docteur ès science, professeur honoraire dhistoire des sciences à luniversité de Bretagne occidentale, est notamment auteur de plusieurs ouvrages dhisoire des sciences, particulièrement de la physique.
Vinca Rosmorduc, astrophysicienne, est ingénieur (CLS, fliliale du Cnes et de lIfremer, Toulouse)
Françoise Dutour, professeur dhistoire de lenseignement secondaire, travaille au service des archives départementales du Calvados
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