La culture littéraire au lycée depuis 1880
par Violaine
Houdart-Mérot
Coédition Presses Universitaires de Rennes - ADAPT-Snes
ISBN 2 - 86847-343-1 - 1998, 274 pages - 13,72 euros
Pourquoi et comment enseigne-t-on la
culture littéraire au lycée ? Pour mieux saisir les enjeux
et le contenu de cet enseignement aujourd'hui, cet ouvrage
s'attache à dégager l'évolution des finalités, des savoirs de
référence et des valeurs qui le traversent depuis un siècle.
Il s'appuie sur les textes officiels, mais aussi sur des devoirs
de lycéens, rédigés de 1880 à nos jours. C'est donc une
histoire de l'enseignement tel qu'il est conçu par les
décideurs et tel qu'il est reçu et mis en uvre par ses
principaux intéressés, les élèves. On s'aperçoit ainsi que
la rhétorique, dont on annonçait la mort dans la réforme de
1880, demeure présente en filigrane dans les travaux d'élèves,
et que les tensions qui traversent aujourd'hui la culture
littéraire s'expliquent par la cohabitation de conceptions de la
culture et de la littérature appartenant à des âges
différents de la discipline. C'est aussi, indirectement, une
histoire de la littérature, car la littérature est en partie,
comme le soulignait Barthes "ce qu'on enseigne sous ce
nom" : l'école, à travers ses programmes, oriente la
définition même de la littérarité et à travers ses
exercices, les modes d'interprétation et la réception du texte
littéraire.
Violaine HOUDART-MEROT est professeur agrégé de lettres classiques. Enseignante, elle est engagée également dans la formation continue à Paris et participe, dans le cadre de l'INRP, à des travaux de recherche sur la didactique du français au lycée. Le présent ouvrage est tiré de sa thèse de doctorat en littérature française.
Sommaire
Avant-propos
Introduction : avant 1880
1880-1925 :
Mise en place conflictuelle d'une "culture du commentaire"
1925-1960 :
L'affirmation de valeurs humanistes
La fracture des années 1960
Conclusion :
Culture du commentaire et culture rhétorique ?
Annexe : sélection de copies d'élèves
Bibliographie
Avant-propos
"Nos
origines font partie de notre originalité"
Francis PONGE
S'il est vrai qu'en tout domaine, qu'il s'agisse d'histoire singulière ou d'histoire collective, la connaissance des origines est indispensable pour comprendre le présent et avoir prise sur lui, cette élucidation est particulièrement nécessaire dans le domaine de l'enseignement littéraire qui repose sur une tradition vieille de plusieurs siècles.
Pour réfléchir à la question des finalités et des effets de la culture littéraire au lycée à l'aube de l'an 2000, question qui engage celle de sa légitimité, il importe de resituer cet enseignement dans son histoire; or cette histoire, sur laquelle on s'appuie parfois pour regretter un âge d'or révolu ou se féliciter à l'inverse des progrès accomplis, est en fait fort mal connue et souvent assimilée à une histoire des institutions scolaires, rarement des contenus d'enseignement et encore moins des savoirs et savoir-faire réellement acquis par les élèves.
C'est cette dimension que nous explorons ici, à partir d'un double objet : d'un côté les textes officiels rédigés depuis 1880 pour les classes de lycée, de l'autre des devoirs d'élèves rédigés depuis cent ans, documents qui permettent d'avoir accès à deux aspects très différents et complémentaires de l'enseignement : l'enseignement tel qu'il est conçu et élaboré au niveau national, et, à l'autre bout de la chaîne, l'enseignement tel que les élèves se l'approprient ou du moins tel qu'ils en font état dans les travaux écrits par lesquels leur culture littéraire est évaluée. Par là même nous souhaitons, dans une perspective didactique*, étudier le jeu des relations qui lient le savoir à enseigner, les élèves et le maître. En effet les copies d'élèves manifestent aussi les choix du maître, aussi bien à travers le libellé du sujet que par sa notation et ses appréciations écrites.
La tension entre savoirs à enseigner et savoirs effectivement mis en oeuvre par les élèves permettra de s'interroger à la fois sur la genèse des savoirs et des savoir-faire transmis dans le cadre scolaire en matière de culture littéraire et sur l'évolution des conceptions de la culture et de la littérature qui sous-tendent les pratiques scolaires. Par là même, ce parcours historique des textes officiels et des copies d'élèves a pour ambition de retracer l'histoire des notions de culture et de littérature et celle des valeurs dont ces notions sont porteuses.
Nous avons choisi de partir de la date symbolique de 1880, quoique le tournant qui s'opère alors ait déjà été amorcé depuis une trentaine d'années. C'est en effet en 1880 que la composition latine au baccalauréat est remplacée par une composition française. On distinguera trois périodes. La première (1880-1925) correspond à la mise en place lente et conflictuelle d'une nouvelle conception des humanités, s'ouvrant à la littérature française et s'écartant de l'ancienne rhétorique. La seconde qui s'étend de 1925 à 1960, a pour toile de fond l'instauration progressive de l'école unique. Enfin, la dernière part de la fin des années 60, moment de bouleversement important dans la conception de la culture et de la littérature. Chacune de ces parties s'organisera autour de trois questions principales : celle des savoirs préconisés par les textes officiels ou mis en oeuvre par les élèves, celle des exercices et des enjeux dont ils sont porteurs, enfin celle des finalités attribuées à cet enseignement culturel et des valeurs (tant esthétiques que morales) qui se manifestent dans les écrits d'élèves.
Mais, avant de commencer cette étude diachronique, il importe de rappeler brièvement les étapes de l'enseignement littéraire en France avant 1880. La fin du XIX° siècle hérite en effet d'un long passé au cours duquel la tradition gréco-romaine et l'enseignement jésuite jouent un rôle fondamental, dont nous verrons des prolongements bien au-delà.
*cette étude s'inscrit de ce fait dans la lignée des recherches menées depuis 1988 à l'INRP par l'équipe de Bernard Veck et part du même cadre théorique (cf. B. Veck (dir.), Production de sens, Lire/écrire en classe de seconde, Paris, INRP, 1988).