Ouvrage collectif coordonné par Véronique
Vanier,
ISBN 2-909680-60-6, 2004, 140
pages, 14 euros franco de port
Accord perdu entre le corps et le
savoir ? Comment comprendre ce qui se joue dans les corps,
quil sagisse de ceux des enseignants ou de ceux des
élèves, à travers lacte pédagogique ?
Corps fatigués ou hyper-actifs, corps inertes ou violents :
gérer ces vécus si différents rend nos métiers plus
exigeants. On est réduit à un constat dindigence du
système éducatif français sur ces questions.
Adopter une bonne posture, savoir utiliser notre voix ou notre
regard peut considérablement modifier la tenue dune
classe. Lire les difficultés des élèves à être bien dans
leur corps, les aider à intervenir à loral ou dans tout
autre acte dapprentissage peut aussi savérer
profitable.
Dans cet ouvrage les approches philosophique, psychanalytique ou
sociologique permettent de comprendre quelle place le corps
occupe par tradition dans notre système éducatif et comment une
autre articulation pourrait être mise en place par un léger
décentrage des différents acteurs.
Des témoignages denseignants, des entretiens avec des
praticiens viennent humaniser la réflexion par lapport de
leurs expériences concrètes.
Ainsi le corps à corps pédagogique au
lieu dêtre vécu comme une confrontation peut devenir une
piste dexpérimentation. Accepter que lapprentissage,
le rapport au savoir passe aussi par le corps, cest
rétablir lusage des cinq sens dans léducation,
cest ouvrir un champ à la créativité, à
lautonomie. Cest permettre dans le cadre collectif
nécessaire à toute institution lémergence dun
sujet individuel.
| Accessible sur cette page : | |
V. Vanier. Pédagogie : et si on parlait du corps ?
L'image et la place du corps dans le système éducatif
J.P. Falcy. Enseigner : un
corps à corps ? Approche philosophique
V. Vanier. Lecture de Claude Pujade-Renaud : Le corps à
l'épreuve de l'éducation
S. Férez. Claude Pujade-Renaud : une fondatrice
V. Vanier. Education et psychanalyse
Diagonal. Les nouages du corps et du savoir : deux
récits
J. Gleyse. Michel Bernard : une nouvelle vision du corps
dans léducation
M. Bernard. Corps, arts vivants, éducation
M.P. Deloche. Souffrance en milieu scolaire : regard d'un
psychiatre
Pédagogies réfléchies : de nouveaux espaces pour le corps et le savoir
D. Audoux. Quest-ce que
la voix ?
A. Leymarie. Utiliser la voix : instrument à cordes
originel
D. Aché. Corps et voix: un module de formation
D. Commeignes. La danse, un outil à l'IUFM
J.F. Thirion. Faire face à l'agressivité : le corps
comme ressource
V. Vanier. Des méthodes psychocorporelles : Feldenkrais,
Alexander
Sylvia Faure. La place du corps
dans les apprentissages
Patrick Avel. Karaté et clown : des atouts pour enseigner
Denis Michel. Images et sons : un parcours artistique
A-M Genevois, Y.Sérane. La danse en clinique psychiatrique
J. Rouyer. Corps et éducation physique et sportive
Pédagogie : et si on parlait du corps ?
Situation n°1 : une enseignante, 20 ans denseignement, appréciée de ses élèves
Allez encore deux heures à tenir ! Ce nest pourtant pas si difficile. Mais sitôt devant la porte de la salle, dans la confusion du couloir, je sens mon corps se durcir, se figer devant lobstacle, là où il faudrait se détendre, respirer Mais non, cest le contraire qui se produit, comme si des signaux de danger me parvenaient qui me faisaient me tenir sur le qui-vive, en état dalerte et de vigilance permanentes, dans une quasi tétanisation musculaire et avec du brouillard dans la tête. Jouvre la porte, les élèves sengouffrent, profitant bruyamment de ces quelques instants où ils peuvent encore sexprimer par la voix et le corps. Ma voix se tait, pour linstant, avant de devenir la seule voix entendue dans la classe et parallèlement mon corps crie mon malaise. Je me sens mal, au bord du vertige, je contrôle et passe en pilotage automatique, je fais cours comme si de rien n'était. Les élèves sont plutôt intéressés et gentils, calmes voire un peu éteints, tout le monde attend la sonnerie, moi la première, comme une libération. Les corps se secouent, sébrouent, respirent ou reprennent souffle. Je sors de là éreintée, vidée, étonnée chaque fois davoir pu tenir encore cette fois-là
Situation n°2 : Entendu dans la salle des professeurs un jour de rentrée
On pourrait continuer la litanie
longtemps, il ne sagit pourtant que de phrases banales
entendues incidemment lors des queues devant la photocopieuse.
De quoi souffrent donc tous ces enseignants, usés, fatigués,
alors quils rentrent à peine dune semaine de
vacances ? Quest-ce que leur corps raconte, comment
traduit-il cette souffrance du métier dont personne ne parle
jamais comme si cétait quelque chose de honteux.
Il est vrai que les enseignants parmi les fonctionnaires et tous
les autres actifs sont considérés comme des privilégiés,
bénéficiant de nombreuses vacances, faisant leur métier plus
par vocation que par nécessité et ne pouvant donc pas être
victimes de maladies dites professionnelles ; ils sont
dailleurs la seule catégorie dactifs exclue de la
médecine du travail.
Or la pénibilité du travail et la souffrance induite se sont
accrues sans être toujours bien analysées et prises en compte
par les organisations syndicales ou politiques. Si les syndicats
dénoncent de façon répétée et avec vigueur les difficultés
dexercer notre métier, laggravation de nos
conditions de travail, ils sinterrogent peu sur la
souffrance individuelle et collective que cela crée.
Avec pudeur, voire culpabilité, les enseignants parlent entre
eux de ce mal être, incidemment comme en passant, en faisant
autre chose, car comment se plaindre à voix haute dun
métier, qui, bien que dévalorisé socialement, reste tout de
même considéré comme une "planque" pour
privilégiés.
Cette voix silencieuse, parfois au propre, (les enseignants
savent bien que les maux de gorge ou laphonie sont des
maladies banales dans la profession) parle par dautres
voies, passe par dautres canaux, ceux du corps
principalement. Le corps des enseignants est le réceptacle de
leurs émotions, bonnes ou mauvaises ; loin dêtre
neutre, jusque dans lexercice pédagogique. Chacun sait
bien que la posture corporelle émet des messages non verbaux
mais tout aussi lisibles (devrait-on dire audibles ?) que
ceux du langage parlé.
Le charisme ou laura dont sont parés certains enseignants
par leurs élèves et leurs collègues vient largement de la
façon dont ils savent jouer de leur posture corporelle dans le
sens de la séduction. Séduction qui peut être sur le mode de
lénergie ("cest un prof denfer, il a
toujours la pêche, avec lui on ne sennuie jamais"),
sur le mode de lempathie ("cest quelquun
dhumain qui nous comprend") ou parce quil ou
elle paraît bien dans sa peau ("il a toujours le sourire,
on se sent bien avec lui").
Ces comportements souvent instinctifs correspondent à des modes
de gestion différents du stress ou de la tension provoqués par
lexercice pédagogique. Que lon soit bien dans sa
classe ou que lon y aille à reculons, il sagit
toujours dune épreuve physique :
lexposition/exhibition du corps du professeur, même
lorsque tout se passe bien, ne se fait pas impunément.
Etre le point de mire plusieurs heures durant nécessite un
contrôle de soi qui ne va pas de
soi. Lenseignant,
quil prenne plaisir ou non à faire son travail, est soumis
à une auto-discipline, un auto- contrôle du corps très
intense. Pas de relâchement possible, au risque de perdre le
contrôle de la classe, comme si la lecture du corps abandonné
de lenseignant signifiait pour les élèves la possibilité
de leur propre relâchement disciplinaire. Et cest souvent
ce que nous constatons, lorsque nous sommes fatigués. Nous avons
limpression que la moindre faille sera détectée et
utilisée, nous avons limpression de moins bien tenir la
classe. Mais quentendons-nous par là ?
Un silence parasité par des chuchotements, des élèves qui
gigotent sur leurs chaises, une attention prise en défaut ?
Rien que de très naturel si lon y réfléchit un peu. Quel
adulte resterait assis sans parler plusieurs heures durant ?
Il suffit dexaminer nos comportements lors de stages de
formation continue ; les gens arrivent en retard, se saluent
alors même que la conférence a débuté, certains ne se cachent
pas pour montrer leur désintérêt en ouvrant ostensiblement un
journal ou en corrigeant leurs copies. Ces comportements peu
civils sont pourtant monnaie courante de la part
denseignants qui en principe ont cependant demandé ces
formations. Comment se fait-il que nous pratiquions de tels
comportements alors que nous les condamnons de façon radicale
chez nos élèves ?
Le système denseignement français continue à cet égard
de fonctionner dans une logique dun corps dressé,
discipliné, contraint. Il suffit de recevoir dans nos classes
les correspondants étrangers de nos élèves pour nous rendre
compte que ce modèle est loin dêtre partagé par tous les
systèmes éducatifs et quil y a peut-être un modus
vivendi nouveau à trouver.
Dailleurs, la contrainte par corps (si lon peut
dire !) fonctionne de moins en moins bien, les classes sont
de plus en plus difficiles, en particulier en collège et les
classes de Seconde de plus en plus bruyantes et remuantes.
Ces élèves ont-il le diable au corps pour se dissiper
ainsi ? Expression qui en dit long sur la façon dont nous
apprécions un corps qui ne se soumet pas au contrôle social
attendu dans telle ou telle circonstance, comme si
lexpression singulière dun corps était forcément
synonyme de désordre, voire pire.
Peut-être est-ce aussi par cette expression singulière que la
créativité peut naître, par la possibilité déchapper
au contrôle non pas de façon anarchique mais en
sinscrivant autrement dans la démarche dautonomie.
Autonomie qui implique un autre rapport au savoir et à sa
transmission et qui, par là, touche aux statuts mêmes de
lenseignant et de lenseigné. La position de
suprématie du "maître" est remise en cause, dès lors
sa position géographique de domination exclusive dans la classe
par le jeu des déambulations corporelles, dont il a seul le
privilège, na plus lieu dêtre. Ainsi, poser la
question du corps dans le système éducatif, cest entrer
dans un jeu de relations vaste et complexe car il touche à des
domaines aussi divers que la philosophie, la sociologie, la
psychologie ou les sciences de léducation.
Aussi, nous a-t-il semblé
intéressant de travailler cette question à partir de plusieurs
entrées : la place et limage du corps dans le
système éducatif, les voies possibles pour être mieux dans son
corps et donc mieux dans son métier denseignant et enfin,
les stratégies pédagogiques qui ouvrent de nouveaux espaces
pour le corps et le savoir.
Ces perspectives ont été abordées à partir darticles
scientifiques, dentretiens ou de témoignages recueillis
auprès de personnalités diverses mais toutes engagées dans la
réflexion sur la pratique pédagogique et la place du corps dans
celle-ci.
Souhaitons que les nouvelles pédagogies mises en place aillent
dans ce sens et quelles ouvrent des espaces où les corps
comme les esprits ne se sentent plus contraints mais libres
dexpression dans le respect du groupe et de chacun.
Dominique Audoux, médecin de lEducation nationale, titulaire d'une compétence en phoniatrie.
Patrick Avel est enseignant de SVT. Il a fait un DEA de didactique de la biologie ; il est désormais formateur en IUFM.
Michel Bernard est actuellement Professeur émérite dEsthétique théâtrale et chorégraphique à luniversité de Paris VIII où il a fondé la Formation Danse au sein de lUFR Arts-Philosophie-Esthétique.
Dominique Commeignes est actuellement chargée de cours à lUFRAPS et formatrice à l'IUFM de Grenoble.
Marie-Philippe Deloche est médecin-chef du centre de jour MGEN de Grenoble
Jean-Paul Falcy est professeur de philosophie
Sylvia Faure est maître de conférence en sociologie à la faculté danthropologie et de sociologie de luniversité Lyon 2
Sylvain Ferez est chercheur à l'UFR STAPS de l'université de Montpellier I
Anne-Marie Genevois est infirmière en psychiatrie auprès dadolescents, praticienne en danse et expression primitive.
Jacques Gleyse est directeur de recherche à luniversité Paul Valéry de Montpellier, il dirige la revue STAPS : International Journal of Sport Science and Physical Education et, participe au Laboratoire Corps et Culture et à la revue du même nom
Anne Leymarie-Selles est orthophoniste
Denis Michel est professeur de SVT en lycée
Claude Pujade-Renaud après avoir été professeur d'EPS se consacre désormais à l'écriture
Jacques Rouyer, président de la revue "EPS & SOCIETE", secrétaire général du SNEP de 1979 à 1997.
Jean-François Thirion est enseignant-chercheur à l'UFRAPS de Grenoble
Yannick Sérane est agrégée dEPS, spécialisée en danse contemporaine et titulaire dune maîtrise de psychologie
Véronique Vanier est professeur d'histoire-géographie et d'histoire des arts en lycée et titulaire d'une licence et maîtrise en danse contemporaine
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