AVICENNE ET AVERROES
Médecine et biologie dans la civilisation de l'Islam

Par Paul Mazliak
ISBN 2-909680-53-3
, 2004, 256 pages, 25 € franco de port
coédition Adapt-Snes / Vuibert

C’est sur le riche héritage légué à l’Occident chrétien par les grands médecins-philosophes de la civilisation arabo-musulmane que les premiers biologistes de l’époque moderne – Vésale, Harvey, Tournefort – ont posé les bases de l’anatomie, de la physiologie et de la botanique. Les grands auteurs arabes furent ainsi des « passeurs » de civilisation, dévoilant aux érudits d’Europe les trésors enfouis à Byzance, dans des manuscrits grecs que personne ne lisait plus. Mais le rôle historique des savants arabes ne se limite pas à la transmission des richesses intellectuelles de l’Antiquité. Ces savants furent aussi des novateurs : les mathématiciens inventèrent l’algèbre (al-jabr); les alchimistes (experts en al-kemia) découvrirent les alcalis, l’alcool, la distillation des parfums… Une dizaine de grands médecins arabes écrivirent de longs traités rassemblant toutes les connaissances médicales de l’époque, qu’elles viennent du monde hellénistique, du Proche-Orient, de l’Iran ou de l’Inde. C’est ainsi qu’après l’invention de l’imprimerie, le Canon de la médecine d’Avicenne connut une très large diffusion dans le monde entier et servit notamment de manuel dans toutes les facultés de médecine d’Europe jusqu’à la fin du xviie siècle. Avicenne et Averroès ont aussi fait faire d’importants progrès à la biologie en étudiant, pour la première fois, le fonctionnement du cerveau. Avicenne (980-1037) émit l’hypothèse d’un réseau de localisations cérébrales où s’effectuaient les opérations mentales, proposition hardie à l’époque mais largement confirmée, au xxe siècle, par les neurosciences. De son côté, Averroès (1126-1198) échafauda une théorie de l’intelligence dans laquelle ce qu’il appelait des intelligibles préfigurent nos modernes concepts. Cette théorie averroïste rencontra d’ailleurs, dès le XIIIe siècle, la très vite opposition de saint Thomas d’Aquin. L’ouvrage contient en annexe une brève histoire de l’empire arabe du VIIIe au XIIIe siècle, ainsi qu’un tableau du développement des sciences non biologiques à la même époque.

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  Sommaire   Introduction
  Avant-propos    L'auteur

Sommaire

Avant propos - Introduction

Première partie : Avicenne (Ibn Sina) 980-1037

Chapitre 1. La vie très aventureuse du prince des Savants

1. La situation politique en Asie centrale à la fin du xsiècle
2. La formation philosophique d’un génie précoce
3. La formation médicale d’Ibn Sina
4. Premières œuvres
5. La fuite de cour princière en cour princière

Chapitre 2. Les maîtres d’Avicenne

1. Le legs des civilisations antérieures

La médecine indienne - Le legs sassanide - La tradition médicale des Bédouins. La "Médecine du Prophète" - L’héritage hellénistique et byzantin (Galien, Rufus d’Éphèse, Dioscoride, Philagrios)

2. Les maîtres et confrères d’Avicenne 

Premières grandes familles de médecins - Quatre médecins-philosophes, maîtres ou  disciples d’Avicenne (Al-Tabari, Al-Razi, Al-Majusi, Al-Zahrawi)

3. Les fondements de la médecine arabe au IXe siècle

Chapitre 3. L’œuvre scientifique d’Avicenne

1. Classification des sciences.

2. Physiologie, Médecine, Hygiène et Diététique

Le plan du Canon de la médecine - Anatomie, ostéologie - Physiologie (Nutrition, Respiration, Circulation du sang) - Pathologie, étiologie - Épidémiologie - Thérapeutique - Diététique - Hygiène

3. La biologie de l’âme

La définition de l’âme - La "science naturelle" des êtres vivants - La théorie avicennienne de la sensation et de la perception

4. Psychologie, l’âme rationnelle - Avicenne et la religion

Conclusion : L’héritage d’Avicenne en Occident.

Deuxième partie : Averroès (Ibn Rushd) 1126-1198

Chapitre 1. Une vie de grand intellectuel, médecin, juriste et philosophe

1. Une ascendance de "cadis" importants

2. La formation d’un jeune intellectuel musulman au xiisiècle

3. Premiers travaux scientifiques

4. L’œuvre juridique

5. La rédaction du grand traité des Généralités sur la médecine

6. L’action politique

7. Les temps difficiles

Chapitre 2. L’œuvre médicale d’Averroès

1. Le Livre des généralités sur la médecine

2. Maïmonide (1135-1204), disciple d’Averroès

3. La théorie de la reproduction sexuée selon Averroès

Chapitre 3. La théorie de l’intellect

1. Le Grand Commentaire du Traité de lâme d’Aristote

2. Parallèle entre Averroès et Abélard

3. L’intellect unique

4. Originalité d’Averroès

Chapitre 4. Thomas d’Aquin contre Averroès

  • Encart : Descartes et Averroès
  • Chapitre 5. Actualité d’Averroès : la "biologie de l’esprit" dans les sciences cognitives contemporaines

    La matière à pensée - L’espace de travail neuronal - Le darwinisme neuronal - La formation des concepts dans la théorie d’Edelman - La biologie de la conscience.

    Chapitre 6. Philosophie, droit, religion. Le Discours décisif d’Averroès

    Chapitre 7. Les averroïsmes hébraïques et latins.

    Conclusion : le rationalisme tolérant d’Averroès

    Conclusion générale

    Annexes

    Annexe I : Brève histoire de l’Empire arabe

    1. La désagrégation de l’Empire romain

    2. Les grandes invasions et la chute de l’Empire romain d’Occident

    3. Les deux grands empires du Proche et du Moyen-Orient - L’Empire byzantin - L’Empire sassanide

    4. Les conquêtes arabes aux VIIe et VIIIie siècles

    Encart : Une bibliographie de Mahomet

    5. L’Empire Omeyyade (661-750)

    6. L’Empire abbasside (750-1258)

    7. L’ère des traductions

    Première vague de traductions : du grec au syriaque - Deuxième vague de traductions : du syriaque et du grec en arabe - L’héritage grec dans la pensée métaphysique musulmane

    8. Les califats de Cordoue et de Marrakech

    Le califat Omeyyade de Cordoue - La chute du califat de Cordoue : les "royaumes des taïfas" en Andalousie et la dynastie des Fatimides au Maghreb et en Égypte - Le califat Almohade de Marrakech.

    Annexe II- Sciences et Techniques dans les premiers siècles de civilisation musulmane

    1. Quelques savants éminents

    2. L’essor technologique

    Les technologies mécaniques - La fabrication du verre - Les industries textiles - Les papeteries - L’agriculture

    3. Astronomie/ Astrologie

    4. Mathématiques

    5. Physique

    6. Chimie/ Alchimie

    7. Sciences naturelles

    Bibliographie

    Chronologie

    Index

    Avant-propos

    Introduction

    Du VIIIe au XIIIe siècle de l’ère chrétienne, la civilisation de l’Islam (dite encore civilisation arabo-musulmane) domina le bassin de la Méditerranée. Issues d’une Arabie en grande partie désertique, ne possédant que quelques rares villes commerçantes (La Mecque, Yathrib), des troupes arabes, formées au départ de tribus guerrières nomades, vivant habituellement des produits de leurs razzias, conquirent en un siècle (632-732) un immense empire. Dès le Haut Moyen Âge (VIIIie-IXe siècle), cet empire s’étendait de l’Indus à l’Atlantique, englobant l’Iran oriental, la Perse, l’ancienne Mésopotamie (Irak, Syrie, Palestine), l’Égypte, la Libye, les pays du Maghreb et l’Espagne (voir annexe I).

    Sur de si grandes étendues, les conquérants arabes ne purent maintenir leur domination que grâce à deux ciments culturels très efficaces :

    – une religion nouvelle, l’Islam, prêchée par le prophète Mahomet dès le début du VIIe siècle ;

    – une langue commune, l’arabe littéraire du Coran, qui ne s’imposa que très lentement dans les diverses provinces de l’empire, mais qui devint à partir du xsiècle la langue du pouvoir, de l’administration, et surtout la langue savante des érudits : théologiens, lettrés, philosophes, juristes et savants. Ceux-ci purent ainsi communiquer entre eux d’un bout à l’autre de l’empire.

    Le monde Musulman devint l’intermédiaire obligé entre l’Orient et l’Occident. Tandis que les empires chrétiens, cantonnés sur la rive septentrionale de la Méditerranée (à Rome ou à Byzance), affrontaient les invasions barbares et devenaient la proie de profondes divisions internes, les pays arabisés drainaient vers eux les fabuleuses richesses de l’Extrême-Orient : les épices, la soie, les bijoux, l’ivoire, les métaux précieux… Des prélèvements financiers importants accompagnaient ces transactions commerciales, ce qui permit l’apparition de métropoles régionales riches et peuplées : Damas, Ispahan, Bagdad, Samarcande, Le Caire, Kairouan, Marrakech, Séville, Cordoue. Ces villes devinrent de grands centres intellectuels et se couvrirent de mosquées, de palais, de bibliothèques, d’universités (les "maisons de la sagesse"), d’observatoires et d’hôpitaux qui furent autant de monuments splendides.

    C’est au sein de cette nouvelle civilisation très prospère que se forma, dès le ixe siècle, la "médecine islamique". Ce système médical s’est développé en plusieurs points de l’Empire arabe. Lors du premier âge d’or de la civilisation musulmane (aux xe-xisiècles), c’est à l’est de l’Empire, en Iran principalement, que se firent connaître les premiers grands médecins de l’Islam : Al-Razi (appelé Rhazès en Occident), Al-Majusi (Haly Abbas), Ibn Sina (Avicenne), pour ne citer que les plus importants. Lors du second âge d’or (aux XIIe-XIIIsiècles), c’est à l’ouest, en Andalousie arabe, que travaillèrent les médecins les plus célèbres : Al-Tarjâli, Ibn Rushd (Averroès), Ibn Zuhr (Avenzoar), Maïmonide. Les médecins d’Orient rédigèrent quelques traités en persan (vieil iranien) mais leurs ouvrages principaux furent publiés en arabe, qui jouait le rôle de langue savante, comme le latin en Occident. Tous les médecins d’Andalousie publièrent leurs œuvres en arabe.

    La science des grands médecins de l’Islam fut pendant tout le Moyen Âge, la Renaissance, l’époque classique et jusqu’au xviisiècle, en Orient comme en Occident, la science médicale la plus avancée, la plus riche en propositions théoriques et en analyses rationnelles. S’appuyant sur un savoir accumulé depuis des siècles, mais aussi sur les meilleures observations cliniques disponibles à leur époque, ces grands médecins étaient tous des médecins-philosophes, possédant un savoir encyclopédique en sciences naturelles (botanique, minéralogie, sciences vétérinaires, chimie/alchimie, astrologie/astronomie) ; ils comptaient parmi les savants les plus notoires de la civilisation musulmane (voir annexe II) et leur réputation s’étendit au monde entier, dès le Moyen Âge. Par leurs multiples intérêts, ces grands médecins étaient à la recherche de connaissances universelles, de vérités incontestables fondées sur l’usage de la raison. C’est dans leurs œuvres les plus importantes : Le paradis de la sagesse d’Al-Tabari, le Continens de Rhazès, Le livre du prince d’Al-Majusi, le Canon de la médecine d’Avicenne, le Colliget ou généralités sur la médecine d’Averroès, que l’on peut le mieux cerner l’état d’avancement des sciences de la vie (biologie générale, anatomie, physiologie, botanique) aux xe- xiiisiècles.

    Tous les médecins ayant publié leurs travaux en arabe, n’étaient pas, nous l’avons dit, musulmans : beaucoup étaient chrétiens, notamment ceux formant les premières grandes familles médicales installées à Bagdad, les parents d’Hunayn ibn Ishâq, par exemple ; d’autres étaient juifs comme Maïmonide, ou hindouistes. Mais l’appartenance religieuse ou l’origine ethnique de ces médecins sont des données très secondaires de leur personnalité scientifique. Tous ces savants vivaient à l’intérieur de la sphère culturelle Islamique et ils ont tous contribué de manière importante à l’éclat de la civilisation musulmane. Quand nous parlons des "grands médecins de l’Islam", nous désignons ainsi une pléiade de savants insérés dans un ensemble culturel très complexe, très diversifié, dont l’Islam représentait la force intellectuelle la plus puissante.

    L’œuvre philosophico-scientifique des grands médecins de l’Islam peut être considérée comme importante à deux points de vue :

    – d’une part, leurs ouvrages illustrent parfaitement le phénomène d’hellénisation du monde arabo-Islamique, hellénisation d’où sortira directement, aux xive-xvisiècles, le grand mouvement culturel de la Renaissance en Europe ;

    – d’autre part, la pointe la plus avancée de la réflexion théorique de ces grands médecins concerne le fonctionnement du cerveau et annonce de façon très prémonitoire le développement contemporain des sciences cognitives.

    En biologie et en médecine, l’hellénisation de la pensée arabe s’est traduite par l’adoption des conceptions anatomiques et physiologiques de Galien, par le ralliement à la "théorie des humeurs" d’Hippocrate et par la grande importance accordée aux notions des "âmes végétative et sensitive" proposées par Aristote pour expliquer la vie des êtres organisés. On lit parfois que le transfert de connaissances accompagnant l’hellénisation du monde arabe constitue l’héritage essentiel de la civilisation musulmane. Ce jugement nous paraît déséquilibré, d’abord parce qu’il néglige l’importance des autres transferts culturels vers le monde arabe (ceux issus de l’Inde ou de la Chine, par exemple) ; ensuite et surtout, parce qu’il néglige les avancées scientifiques et techniques propres au monde Islamique : système moderne de numération (ce que les arabes appelaient le "calcul indien"), algèbre, trigonométrie, chimie/alchimie, botanique, agriculture, technologies du verre, du papier, de fabrication des textiles, etc. (voir annexe II).

    Une des meilleures illustrations de l’apport scientifique original des sciences arabes est d’ailleurs fournie par l’analyse du fonctionnement du cerveau élaborée par les grands médecins de l’Islam. Ainsi Avicenne a proposé, dans son Livre de la Guérison de lâme (ou Métaphysique du Shifa), une théorie de la transmission en réseau, à travers les différentes localisations cérébrales, des impressions sensorielles qui alimenteraient, selon cet auteur, les "puissances de l’âme rationnelle" : perception, imagination, mémorisation, appréciation ou jugement. De son côté Averroès, dans ses Grands commentaires sur le Livre de lâme d’Aristote, a développé une théorie de l’intelligence (du "fonctionnement de l’intellect") qui débouche sur la proposition d’un "intellect [social], commun à toute l’espèce humaine". Cette proposition déclencha la fureur des théologiens musulmans et chrétiens (par exemple Thomas d’Aquin qui écrivit un fameux, Contre Averroès). Ces théories d’Avicenne et d’Averroès sur le fonctionnement du cerveau vont beaucoup plus loin que tout ce qu’ont pu écrire les médecins, biologistes ou philosophes grecs de l’Antiquité.

    Les médecins-philosophes de l’Islam ont donc largement préparé la Renaissance. Les clercs des monastères européens, qui traduisirent en latin les nombreux textes médicaux arabes, furent véritablement émerveillés par les richesses de la pensée des philosophes et des savants de l’Antiquité. C’est sur cet héritage culturel que s’est édifiée progressivement la biologie moderne. D’un autre côté, par leurs propres ouvrages, les philosophes-médecins arabes ont fait avancer le rationalisme et l’analyse scientifique de la nature, de l’homme et de la société. Plusieurs d’entre eux, notamment Averroès, ont rencontré dans leur pays même, de grandes difficultés, ont dû lutter contre d’énormes résistances provenant des autorités religieuses. Malgré ces oppositions, un courant de pensée issu des œuvres d’Averroès est né en Occident : l’averroïsme latin. Ce courant philosophique transporta jusqu’à la Renaissance italienne les premières affirmations rationalistes de la pensée occidentale.

    L'auteur

    Paul Mazliak,    Professeur à l’Université P. et M. Curie (Paris VI-Jussieu), Paul Mazliak a dirigé pendant vingt ans le laboratoire de physiologie cellulaire et moléculaire de cette université. Il a participé à de nombreux congrès scientfiques en France et à l'étranger. En 1991, il a été nommé docteur honoris causa de l'université de Neuchâtel. Paul Mazliak est l'auteur de plusieurs ouvrages d'enseignement dont un traité de physiologie végétale publié aux éditions Hermann. Il a publié chez Adapt-Snes (en coédition avec Vuibert) plusieurs ouvrages d"histoire de la biologie.

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