collection Inflexions
par Claude Lécaille,
préface de Jean Rosmorduc
ISBN 2-909680-56-8 , août 2004, 310 pages, 30 euros
franco de port
coédition Adapt-Snes/Vuibert
Lidentité de la chimie sest édifiée
sur une histoire multimillénaire et très complexe. Les grandes
périodes de la Préhistoire (âge de bronze, âge de fer
)
nous montrent par exemple, que depuis les temps les plus
reculés, lHomme a sans cesse combattu la matière. La
chimie est ainsi constituée dapports aussi divers que ceux
des fondeurs, forgerons, potiers, verriers, joailliers ou
parfumeurs de lAntiquité, auxquels viendront entre autres
sajouter ceux de la médecine et de la pharmacie, de la
physique et des mathématiques, des sciences naturelles, etc.
Sil ne faut pas réduire lorigine de la chimie à la
seule alchimie, il nen reste pas moins que la doctrine des
alchimistes marque encore la conception actuelle de la chimie.
Répondant à la question : "Y-a-t-il
une chimie avant Lavoisier ?", cet ouvrage de synthèse
donne la parole à tous les acteurs qui se sont succédés au fil
du temps ; il nous aide à comprendre la formation des
notions modernes de cette science qui, entre médicaments et
poisons, nouveaux matériaux et armes chimiques, ne cesse de
poser des problèmes à lhumanité.
Accessible sur cette page :
Préface de Jean Rosmorduc - Prélude - Introduction
Des origines
Les Grecs
- Miracle grec ? - Les philosophes de Milet - Héraclite dÉphèse - Parménide dÉlée et lécole des Éléates - Pythagore et les pythagoriciens : une conception religieuse du monde - Les matérialistes (Les atomistes) - Platon et Aristote - Les stoïciens
La période héllénistique
- La naissance de lalchimie occidentale (Les premiers écrits - Lhermétisme - Lalchimie chinoise) - Lalchimie : un ensemble se constitue
Lalchimie arabo-musulmane
- La brillante période arabo-musulmane - Lalchimie arabo-musulmane - Latomisme musulman - Lalchimie arabo-musulmane après le IXe siècle - La transmission à lOccident
LOccident médiéval
- LOccident médiéval et la science (XIIe et XIIIe siècles) - Limportance de lévolution des techniques - Lalchimie dans lOccident médiéval (Scolastique et alchimie) - Le XIVe siècle (Mysticisme et illuminisme. Encart : Luvre alchimique. Alchimie pratique. Nomenclature) - Le XVe siècle
La Renaissance
Le XVIIe siècle
Premiers regards - La chimie au XVIIe siècle (Les acteurs. Lalchimie et les alchimistes. Les iatrochimistes. Les grands traités de chimie. La chimie des sels. La théorie acide-alcali) - Enseignement et diffusion de la chimie au xviie siècle - La chimie métallurgique au XVIIe siècle - L"atomisme" au XVIIe siècle, la philosophie corpusculaire - la chimie mécaniste (Robert Boyle. Nicolas Lémery. Isaac Newton) - Le développement de la chimie expérimentale dans la deuxième moitié du XVIIe siècle - Le feu, la chaleur, la lumière. Calcination et combustion au XVIIe siècle
La charnière XVIIe- XVIIIe siècles
- La théorie du phogistique - La chimie de Stahl (La matière. Mixtion et agrégation. Affinités. Théorie des sels)
Le XVIIIe siècle
- Introduction - La naissance de lindustrie chimique (La porcelaine. La teinture. Lacide sulfurique, les vitrioleries. Les cristaux de soude, la soude Leblanc. Le blanchiment des textiles, leau de Javel. La poudre blanchissante. Aciers et alliages. Ciment - La chimie au début du XVIIIe siècle - Le débat sur les affinités, le rêve newtonien - Lexpérimentation en chimie au XVIIIe : des avancées (Les sels. La chimie analytique. La chimie pneumatique) - Retour sur les étapes de la découverte de loxygène avant Lavoisier. Difficultés de la théorie du phlogistique - Lavoisier, la révolution chimique
Épilogue
Biographies - Repères chronologiques - Indications bibliographiques - Index des noms de personnes
Au début : des magiciens, des fous plus ou moins savants, des mystiques, des charlatans, des faiseurs dor
Puis, la chimie devint une science
Cette image est encore bien répandue. Ainsi ne devrions-nous parler de chimie quaprès Lavoisier, ou à la rigueur à partir de la fin du XVIIe siècle.
Mais en est-il bien ainsi ?
par Jean Rosmorduc
Je suis heureux de préfacer le livre qua bien voulu écrire mon vieil ami Claude Lécaille pour "Inflexions". Nous avons jadis lui et moi collaboré à lexcellente collection intitulée "La science et les hommes", hélas aujourdhui disparue* mais nous avons surtout, plusieurs décennies durant, rompu côte à côte des lances pour des causes toutes éminemment respectables : je ne citerai que la défense de lhistoire des sciences et celle du rationalisme, laquelle est plus que jamais dactualité.
Historien de la physique, non de
la chimie dont je ne connais surtout que le XIXe et le
début du XXe siècle, jessaierai cependant
den dire quelques mots, lesquels ne seront peut-être pas
totalement conformes à ce quen écrit par ailleurs Claude
Lécaille. Pour un scientifique du début du XXIe siècle,
la chimie moderne en quelque sorte "la vraie
chimie" commence avec Lavoisier (dont il
connaît quand même généralement le nom
), peut-être
avec Cavendish ou Priestley sil est lui-même anglo-saxon.
Quant à ce qui sest produit auparavant, il y est
indifférent. Cest précisément sur cette longue période
elle commence dès le Néolithique et peut-être
même avant que porte cet ouvrage. Sujet difficile à
vrai dire, car les documents existants sont souvent obscurs, et
plus encore, ils manquent. Cest aussi un sujet qui se
prête à de vives contreverses du fait de la multiplicité des
interprétations possibles.
Dans lintroduction quil rédigea jadis à sa
monumentale Histoire générale des techniques, Maurice
Daumas expliquait que les sciences, à quelques rares exceptions
près, découlaient de réflexions sur des techniques souvent
bien antérieures. Un exemple significatif est celui du levier,
utilisé depuis des millénaires avant quArchimède
nen démontre le principe au IIe siècle
avant notre ère. Lidée de la découverte scientifique
induisant une application technologique est une idée
moderne : née au XIXe siècle, elle a
surtout eu cours au XXe. Pendant des millénaires la
technique ou le procédé ont devancé lhypothèse, la
théorie (exacte ou fausse) et, a fortiori, leur
vérification et leurs applications ultérieures.
Il en est ainsi de ce vaste ensemble disparate et souvent confus que constitue ce que lon a coutume de nommer la chimie ancienne. Par exemple, très longtemps avant de tenter de formuler des suggestions tant soit peu rationnelles sur leur nature et leur mode daction, lhomme savait fabriquer de multiples colorants**. On sait que les Égyptiens pratiquaient une chimie empirique dès lAncien Empire, et nos modernes archéologues peuvent aujourdhui analyser les restes des produits de beauté retrouvés au fond de flacons anciens. Les artisans du Moyen Âge se transmettaient oralement de maître à disciple (ne sachant ni lire les uns et les autres) de savantes recettes (souvent efficaces). À partir de ce corpus considérable, des gens sans doute plus lettrés que ces savants ont développé une sorte de néophilosophie passablement ésotérique et totalement imperméable à ce que je me permettrai de qualifier de saine rationalité ; cest ce que lon a baptisé alchimie. Bachelard nous dit que cest en partie contre cette alchimie que sest construite la chimie moderne, celle qui apparaît avec Lavoisier. A-t-elle cependant apporté quelque chose à la suite des événements ? Cest probable, ne serait-ce que lorsquil a fallu la réfuter ! La mécanique dAristote, presque entièrement erronée, na-t-elle pas partiellement contribué à la formulation de la mécanique de Galilée ? (qui la niée !). Et puis il est toujours loisible dadmettre que lon puisse de temps en temps être tenté de rêver à Cosimo Ruggieri surtout quand il est mis en scène par Alexandre Dumas à ses cornues, ses poisons et ses philtres (damour, bien sûr). "Il faut rêver, camarades" aurait dit Lénine.
À partir de la fin du XVIIIe siècle et dans le contexte de la révolution scientifique, le tout (les techniques comme le reste) a bel et bien débouché sur la chimie moderne, celle qui émerge à la fin du Siècle des Lumières. Cest cette longue histoire quentreprend de nous raconter ici Claude Lécaille. Grâces luis en soit rendues !
* Collection créée par Paul Brouzeng aux éditions Messidor/La Farandole en 1990.
** Voir Les matériaux de la couleur,
remarquable petit livre de François Delamarre et Bernard Guineau
dans la collection "Découvertes" (Gallimard, 1999).
" Nulle nature ne peut produire son fruit sans extrême labeur, voire et douleur. "
Ce livre est un parcours dans lhistoire de la chimie avant la révolution lavoisienne (dont nous donnerons un aperçu), cest-à-dire des origines au xviiie siècle. Il sefforce de répondre à la question : y-a-t-il eu une chimie avant Lavoisier ? Question qui en induit une autre : peut-on repérer dans lhistoire un moment à partir duquel on pourrait " véritablement " parler de chimie ?
Des opinions diverses se sont exprimées sur cette question ; beaucoup dauteurs ont cherché des points de rupture. Donnons ici quelques exemples :
" La chimie est une science française. Elle fut constituée par Lavoisier dimmortelle mémoire. "
" La chimie est née de lalchimie ; plus exactement : elle est née de la décomposition de lidéologie alchimique ( ), lalchimie se posait en science sacrée, tandis que la chimie sest constituée après avoir vidé les substances de leur sacralité. "
" La transformation de la matière, quon pourrait appeler la chimie, remonte donc à la nuit des temps, et le feu est à son berceau. "
Pourquoi tant davis différents ? Il me semble que la complexité de cette science, la chimie, complexe dans ses pratiques, ses théories, ses objets, a posé de tous temps la question de son identité. De Francis Bacon à Gaston Bachelard, en passant par Kant, cette complexité a souvent été repérée par les philosophes. Létude de la matière et de ses transformations ne conduit pas à une théorie générale dont on pourrait tirer des postulats dont on déduirait les faits les illustrant. Ni le mécanisme du xviie siècle, ni le " rêve newtonien " au xviiie ny parvinrent. La théorie de Stahl, première grande théorie chimique dont on peut relever les liens avec les concepts alchimistes, et qui sera la chimie des " Lumières ", montrera assez vite les limites de son pouvoir explicatif. Les réticences des chimistes, pendant une bonne partie du xxe siècle vis-à-vis de la théorie quantique, de la théorie des " électronistes " comme on disait dans les années 1930, sexpliquent, certes, par le positivisme dominant et revendiqué de ces savants chimistes qui par ailleurs ont multiplié les découvertes , mais également, comme la si bien souligné Heisenberg, parce quil a fallu reconstruire un cadre théorique, une chimique quantique, à partir des faits, dans une sorte de négociation des données empiriques avec la théorie. Cela relativise beaucoup la prédiction de Bachelard, qui, dans Le pluralisme cohérent de la chimie moderne affirmait : " Dans la science contemporaine se dessine le panorama mathématique de la matière. " Peut-être serait-il plus juste dévoquer un processus sans fin et sans cesse reconstruit.
Cette complexité a certainement quelque chose à voir avec limage contrastée de la chimie qui sexprime dans le public, en général. Si les mots chimie ou chimistes ont une connotation plutôt positive dans lopinion publique, dès que sont prononcés les expressions " produits chimiques ", " industrie chimique ", les réactions négatives ne se font pas attendre. On évoque très vite les intrusions intempestives dans lalimentation, la pollution, les catastrophes (Feysin, Seveso, Bhopal, Toulouse). En même temps les nouveaux matériaux, les médicaments font apprécier la chimie pour son utilité
Fascinant est quelque part cet incessant corps à corps avec la matière. À travers lui va se constituer et se constitue encore lidentité de la chimie. Cest ainsi que les tentatives diverses, au cours de lhistoire, de relier les faits de plus en plus nombreux à des principes théoriques plus ou moins explicatifs sont à apprécier comme des moments importants qui ouvrent sur des questions cruciales. Doù lintérêt, la nécessité de revisiter lhistoire de cette science lorsquon la pratique ou lorsquon lenseigne.
Si aujourdhui, lenseignement des sciences, nécessairement axiomatique, très spécialisé, court le danger de présenter une science formelle, dogmatique voire une science morte, cela est encore plus vrai mais aussi plus dangereux pour lenseignement de la chimie, où les concepts dont on fait plus ou moins des objets mathématiques, des objets formels, ne peuvent être réellement compris que si on en fait lhistoire et si on ne fait pas de tri arbitrairement sélectif dans les faits expérimentaux. Combien me semble nécessaire ici de rappeler cette phrase de Schrödinger :
" Lhistoire est la plus fondamentale de toutes les sciences : là, il ny a pas de connaissance humaine qui ne perde son caractère scientifique, dès que les hommes oublient les conditions dans lesquelles elle sest formée, les questions auxquelles elle avait à répondre et les fonctions quelle était censée remplir. "
À partir du XVIIe et au XVIIIe siècle la chimie sautonomise. Lanalyse, les lois pondérales puis la synthèse vont, au XIXe siècle, permettre un développement énorme de la chimie qui va jouer un rôle essentiel dans la révolution industrielle. Devant ce développement considérable, la lente et contradictoire constitution de cette science sera passablement oubliée au profit de la recherche de ruptures qui, enfin, ont fait sortir la chimie de sa préhistoire.
Le rôle de Lavoisier qui fut grand sera, en particulier dans notre pays, élevé au rang de mythe fondateur. Si la chimie lavoisienne représente un tournant décisif dans lhistoire de la chimie, loubli de filiations essentielles à la compréhension de sa chimie, et des développements ultérieurs, ne permet pas dappréhender pleinement les questions et les différentes réponses qui ont contribué à lévolution de cette science.
Jabir Ibn Hayyan, al-Rhazi, Roger Bacon et Paracelse représentent, par leur apport original, également des " tournants " décisifs dans lédification de la science chimique.
Au fil des siècles, la chimie a été façonnée, remodelée, par des apports divers, venant, et ce dune façon très importante, du développement de techniques diverses, puis de la physique, des mathématiques, de la cristallographie, de la minéralogie, de la biologie, etc.
Lalchimie na donc pas joué un rôle unique dans la constitution de la chimie, même si, on le verra, ce rôle a été des plus importants voire fondamental.
Satisfaire sa curiosité, tenter de comprendre le monde a certes été une préoccupation de lhomme qui remonte aux origines de son histoire. Mais cela est indissolublement lié à la nécessité, toute primordiale, de répondre à des besoins, lesquels ont évolué au cours de lhistoire. La nécessité de répondre au besoin de développement des forces productives a considérablement marqué la constitution et lévolution de la chimie.
Dès les origines, la complexité de la chimie est patente. " La chimie est polygénétique " a pu dire à juste titre lhistorienne et philosophe Hélène Metzger. Elle a été façonnée dès lorigine par des influences multiples et une pratique diversifiée. Ces influences résultent à la fois de pratiques artisanales des fondeurs, forgerons, orfèvres, verriers, potiers, apothicaires, parfumeurs, et de diverses pratiques et doctrines théurgiques, à luvre, notamment, dans des sociétés secrètes antiques.
Lincertitude qui persiste à propos de lorigine même du mot chimie est caractéristique de cette complexité. Le terme arabe al khimya qui a donné le latin alchemia, puis au xvie siècle chemy (chez Paracelse) et chymie en français a une origine controversée. La diversité des origines se reflète dans les diverses hypothèses :
le plus probable semble être kem it (du copte chame = noir) désignant la terre noire dÉgypte, creuset de lalchimie arabo-musulmane puis occidentale ;
on propose aussi khumeia mot grec signifiant mélange ou fusion, désignant lart de fondre ou de faire des mélanges ;
une autre hypothèse retient une altération grecque du mot hébreu seme (chemesch), un des noms du soleil.
Premières cuissons, âge du bronze, âge du fer , la chimie a scandé lhistoire de lhumanité. De la maîtrise de nouvelles façons de transformer la matière sont nés des bouleversements dans la société des hommes. Noublions pas, par exemple, quel bouleversement affecta la société féodale lorsquon se mit à utiliser la poudre à canon Ce combat incessant de lhomme et de la matière afin den percer les mystères, ce combat à jamais interrompu qui scande lépopée humaine, est constitué davancées mais aussi de reculs, de difficultés, derreurs, de contradictions.
Lhistoire de la chimie, dans toute sa complexité est un exemple démonstratif du fait que lhistoire des sciences, voire de la science, nest pas lhistoire dune simple accumulation.
Claude Lécaille est chimiste, historien des sciences, docteur dÉtat, Maître de conférences honoraire à luniversité Denis Diderot - PARIS VII
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