FRANCE : ÉCOLE À VENDRE

Comment, d’ici 10 ou 15 ans, l’enseignement public sera privatisé

 

Fils ou fille de l’école de Jules Ferry ou des CES de naguère, nous sommes tous les enfants de l’école républicaine.Cette école se meurt.

Sous les coups de boutoir de puissants groupes industriels et d’organismes supranationaux tels que la Commission Européenne et l’OCDE, un certain modèle scolaire décline, qui était né des troisième, quatrième et cinquième Républiques.

 

I. Hier, les valeurs républicaines

 

Quelles sont les valeurs qui présidèrent à l’institution de l’école ? Sans remonter jusqu’au dix-neuvième siècle, rappelons les valeurs nées après-guerre, dans la fidélité à l’esprit de la Résistance, et inscrites dans la déclaration des droits de l’homme du projet de Constitution d’avril 1946 :

Art. 22 : Tout être humain possède, à l’égard de la société, les droits qui garantissent, dans l’intégrité et la dignité de sa personne, son plein développement physique, intellectuel et moral.

La loi organise l’exercice de ces droits (c’est moi qui souligne).

Et dans la Constitution d’octobre 1946, la gratuité était prévue à tous les degrés :

La Nation garantit l’égal accès de l’enfant et de l’adulte à l’instruction, à la formation professionnelle et à la culture. L’organisation de l’enseignement public, gratuit et laïque à tous les degrés est un devoir de l’Etat.

La Constitution de 1958 renvoie au préambule de celle de 1946. Elle s’en tient à des généralités fort généreuses et d’une grâce fort piquante dans le contexte actuel :

Art. 2 : La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. (…) Son principe est : gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple.

 

La Liberté s’est traduite par le libre accès à l’enseignement primaire, secondaire et universitaire. Idéologiquement, elle a inspiré les programmes officiels dont le discours promeut l’émancipation de chacun.

L’égalité républicaine a consisté jusqu’à la première décentralisation à favoriser et maintenir l’égalité des moyens mis en œuvre et des chances entre régions, établissements, classes et élèves. La gratuité scolaire jusqu’au collège et les différentes aides financières aux familles restent, pour combien de temps encore ? le garant d’une relative égalité.

La fraternité, souvent vue comme le parent pauvre de la devise républicaine, est pourtant bien présente dans des classes majoritairement marquées, mais là encore pour combien de temps ? par le brassage social et ethnique des élèves. La fraternité humaine, dont Paul Ricoeur rappelle que c’est un amour non seulement du prochain mais aussi du lointain, est inscrite dans les programmes, qui prônent, par exemple, « la découverte de l’autre et de l’ailleurs ».

La laïcité, séparation des sphères publique et privée, cantonnement des croyances religieuses, opinions politiques et intérêts commerciaux dans la sphère privée, la laïcité est demeurée solide en France.

Certes, le modèle idéal de l’École Républicaine, qui n’a jamais existé, semble abandonné depuis déjà longtemps. Et ceux qui sont épris de ces valeurs ont dû récemment avaler quelques couleuvres. Eh bien, ils vont s’étrangler en découvrant le modèle d’éducation des industriels, incroyable mais vrai (les fans des Guignols de l’information reconnaîtront, dans les termes qu’ils osent employer, un style cynique, délicieusement « world compagny »).


II. Aujourd’hui, qui veut faire du savoir un marché et pourquoi ?

 

A) Un nouvel eldorado

Au 19ème siècle, le capitalisme en crise s’était trouvé de nouveaux marchés grâce à la colonisation de nombreux pays. Aujourd’hui, les pôles industriels mondiaux, Asie du Sud-Est, Amérique du Nord et Europe se livrent une véritable guerre concurrentielle. Il faut trouver de nouveaux marchés, il faut trouver de nouvelles sources de profits.

“ Au début des années 80 ”, écrivent  Gérard de Sélys et Nico Hirtt dans leur ouvrage intitulé Tableau Noir , “ les patronats occidentaux et leurs experts de l’O.C.D.E., du FM.I., de la Banque Mondiale et de la Commission Européenne découvrent deux nouveaux gisements financiers: les ressources financières des Etats, autrement dit l’argent public, et les services publics. Ce ne sont rien d’autre que de nouvelles colonies. Il ne faudra plus les conquérir outre-mer et les armes à la main. Il suffira d’élaborer une bonne stratégie et de développer beaucoup de propagande. …(…) Les patrons se mettent à la recherche de nouvelles “ poches d’emplois ” publics à réduire et de nouveaux secteurs générateurs de superprofits et ils découvrent un nouvel Eldorado : l’enseignement. ”

Quelle est exactement l’importance du marché que représente aujourd’hui l’éducation ? Deux grands groupes, Havas Vivendi et Hachette Lagardère se sont octroyés 85% du marché français du multimédia éducatif. Ces groupes n’ont pu s’assurer une telle position qu’en investissant l’école : ce sont effectivement les enfants scolarisés qui constituent le premier vivier consumériste, dès à présent et pour les années à venir. Eric Licoys, PDG du goupe multimédia Havas indique que, si le marché de l’édition régresse, le marché du multimédia affiche une progression annuelle de 40%. Il s’agit là d’un énorme potentiel qu’il faut, dit Malcolm Webb, " mettre au service d’un réseau reliant les établissements d’enseignement européen, et qui pourrait constituer une source considérable de richesses. "

A l’Assemblée Nationale, en mai 2000, Jacques Desallangre (Député MDC, membre d’ATTAC) a, par une question, attiré l'attention du ministre de l'éducation nationale sur le mouvement de pénétration des entreprises dans les établissements de l'enseignement public :

Aujourd'hui, les entreprises ont acquis la certitude que les écoles (de la maternelle à l'université) constituent un terrain encore vierge à conquérir. L'OCDE estime à 7 000 milliards de francs le montant des dépenses annuelles de ses Etats membres en faveur de l'enseignement. Par des actions de mécénat, de sponsoring ou de publicité à peine déguisées, les grands groupes (Danone, Colgate, banque CIC, Hachette, Leclerc, Microsoft...) investissent massivement dans des outils d'aide à la pédagogie qui sont aussi de magnifiques vitrines. Partant du principe que les enfants participent de plus en plus à l'acte d'achat des familles (leur pouvoir de prescription en France est évalué à 600 milliards de francs), et que les habitudes de consommation s'acquièrent dès le plus jeune âge, les services marketing ont développé une stratégie d'approche des établissements scolaires. Or, sous des dehors altruistes, ces actions ont pour conséquence une « marchandisation » de l'école, qui risque de devenir un vaste supermarché.

 

B) Qui sont-ils ?

Au niveau européen  l’E.R.T. (European Round Table : Table Ronde Européenne des Industriels), fondée en 1983, regroupe 47 des plus grands patrons européens, parmi eux : tous les fabricants de matériel informatique et de didacticiels (ERT Président : Helmut Maucher Nestlé - Vice-Président David Simon B.P - Membres - Américo Amorin, Amorin Group - Percy Barnevik, ABB - Jean-Louis Beffa, Saint-Gobain - Marcus Bierich, Robert Bosch - Peter Bonfield, BT - Cor Boonstra, Philips - Simon Caims, B.A.T Industries - Bertrand Collomb, Lafarge - François Cornelis, Petrofina - Alfonso Cortina de Alcover, Repsol - Gehrard Cromme Fried., Krupp - Etienne Davignon, Sté Générale de Belgique - Carlo de Benedetti, Olivetti - Casimir Ehmrooth, UPM Kymmene - Jean-René Fourtou, Rhône-Poulenc - Jose Antonio Garrido, Iberdrola - Fritz Gerber, Hoffmann-La Roche - Ronald Hampel ICI - Cornelius Herkströter Royal Dutch Shell - Daniel Janssen Solvay - Jak Kamhl Profilo Holding - David Lees GKN - Flemming Lindelov Carlsberg - Pietro Marzotto Marzotto - Jérôme Monod Lyonnaise des eaux - Egil Myklebust Norsk Hydro - Théodore Papalexopoulos Titan Cement - Heinrich von Pierer Siemens - Lars Ramqvist Ericsson - Edzard Reuter Airbus Industrie - Cesare Romiti Fiat - Nigel Rudd Oilkington - Richard Schenz OMV - Manfred Schneider Bayer - Jürgen Schaempp Daimler Benz - Louis Schweizer Renault - Mickael Smurfit Jefferson Smurfit - Morris Tabaksblat Unilever).

L’E.R.T., organisation semi-secrète et sans pouvoir politique défini, développe à base de rapports, d’études, de documents, de colloques, de séminaires, une stratégie en direction de la Commission Européenne qui a pour finalité de récupérer l’énorme gisement financier que constitue le fonctionnement de l’école.

 

C) Le mécanisme mis en place

Cette mainmise des industriels sur les systèmes éducatifs fonctionne de la façon suivante : les groupes de pression et les organismes officiels (OCDE, Commission européenne) publient des rapports s’inspirant les uns des autres, préconisant dans un premier temps l’introduction massive des nouvelles technologies dans l’enseignement primaire et secondaire. Il s’agira d’enseigner non plus des savoirs ou une culture, mais l’utilisation de didacticiels qui permettront aux futurs adultes « d’apprendre à apprendre », et donc de consommer des logiciels éducatifs. Dans un deuxième temps, l’imbrication de plus en plus étroite du milieu éducatif avec le monde industriel permettra de transférer l’essentiel des services publics d’enseignement vers des types de formation en alternance dispensés par les entreprises, ce qui génèrera pour ces dernières de nouveaux profits.

L'ensemble de cette stratégie doit déboucher sur  une meilleure adéquation de l'enseignement aux exigences de l'industrie, une  préparation au télétravail, une réduction des coûts de formation en entreprise  et une atomisation des étudiants et des enseignants, dont les éventuelles  turbulences sont toujours redoutées.

 

D) Il y 10 ans déjà

Le 7 mars 1990, la Commission européenne adopte le document de travail  L'Éducation et la formation à distance (3). « L'enseignement à distance  [...], y lit-on, est particulièrement utile [...] pour assurer un enseignement  et une formation rentables [...]. Un enseignement de haute qualité peut  être conçu et produit en un lieu central, et ensuite diffusé au niveau  local, ce qui permet de faire des économies d'échelle [...]. Le monde des  affaires devient de plus en plus actif dans ce domaine, soit en tant  qu'utilisateur et bénéficiaire de l'enseignement multimédia et à distance,  soit en tant que concepteur et négociant en matériel de formation de ce  type. »

Un an plus tard, en mai 1991, elle franchit un pas supplémentaire : elle qualifie les  étudiants de « clients » et les cours de « produits ».

En 1994, à Bruxelles, lors d'une réunion extraordinaire du G  7 consacrée à la « société de l'information », les industriels de l'ERT enfoncent  le clou dans un nouveau rapport (8) : « La responsabilité de la formation  doit, en définitive, être assumée par l'industrie. [...] Le monde de  l'éducation semble ne pas bien percevoir le profil des collaborateurs  nécessaires à l'industrie. [...] L'éducation doit être considérée comme un  service rendu [...] au monde économique. [...] Les gouvernements  nationaux devraient envisager l'éducation comme un processus  s'étendant du berceau au tombeau. [...] L'éducation vise à apprendre,  non à recevoir un enseignement. [...] Nous n'avons pas de temps à  perdre. »

L'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE),  intervient à son tour en publiant le compte-rendu d'une table ronde qui s'est  tenue à Philadelphie (Etats-Unis) en février 1996 (12). « L'apprentissage à  vie, y lit-on, ne saurait se fonder sur la présence permanente  d'enseignants », mais il doit être assuré par des « prestataires de services  éducatifs. [...] La technologie crée un marché mondial dans le secteur de  la formation. [...] La possibilité nouvelle de proposer des programmes  d'enseignement dans d'autres pays, sans que les étudiants ou les  enseignants partent de chez eux, pourrait fort bien avoir d'importantes  répercussions sur la structure du système d'enseignement et de formation  à l'échelle mondiale ». Si le rôle des pouvoirs publics n'est pas méconnu, il  se limite à « assurer l'accès à l'apprentissage de ceux qui ne constitueront  jamais un marché rentable et dont l'exclusion de la société en général  s'accentuera à mesure que d'autres vont continuer de progresser ». Ici,  l'OCDE exprime crûment ce que l'ERT et la Commission n'avaient pas osé  dire : les enseignants qui subsisteront s'occuperont de la population « non  rentable ». l'OCDE préconise enfin « un engagement plus important de la part  des étudiants dans le financement d'une grande partie des coûts de leur  éducation (13) ».

On distingue clairement les fins des industriels : créer, en marge de réseaux  d'enseignement publics réduits à dispenser une éducation de base, un vaste  système, privé et commercial, de télé-enseignement.

Ils veulent détruire l’enseignement public et imposer l’enseignement privé. Un enseignement-marchandise qu’ils puissent vendre.

Enfin, le 6 mai 1996, les ministres de l’éducation de l’ Union européenne décident :

“ D’encourager un partenariat durable entres les établissements éducatifs (les écoles) et les fournisseurs de logiciels (les industriels) afin de créer un marché important et d’encourager les actions de recherche sur les produits et les processus d’apprentissage, éducation et formation à distance inclus, la création et la conception de logiciels éducatifs multimédias. ”

Ainsi, en Europe, les politiques éducatives, aussi bien nationales que communautaire, sont désormais sous influence. En étroite collaboration avec les responsables politiques par le biais de puissants « clubs de réflexion » et groupes de pression, de très grands groupes industriels préparent la prise de contrôle des systèmes éducatifs.

 

 

E) Cheval de Troie, les TICE

Au centre de cette action, explique B. Berthelot, les moyens informatiques et l’idéologie de la communication censée révolutionner l’enseignement de demain. Les ordinateurs, les logiciels éducatifs et l’enseignement en ligne via Internet constituent à la fois les moyens et la fin de cette entreprise. Les moyens parce qu’ils fournissent les instruments d’un contrôle sans précédent (l’obsolescence des matériels comme des logiciels faisant de l’Éducation Nationale une clientèle captive) et se donnent comme les outils révolutionnaires d’une nouvelle pédagogie. La fin car il s’agit de livrer au secteur privé le vaste marché que constituent les didacticiels et le multimédia scolaire et parascolaire. Et de nombreux enseignants semblent avoir perdu l’habitude de subordonner les moyens aux fins, tant les " nouvelles technologies " sont présentées comme une panacée et tant l’argument de la modernité est aujourd’hui promu comme argument décisif d’autorité.

Il s’agit en fait d’habituer très tôt les jeunes à utiliser un ordinateur et à avoir recours à un didacticiel afin, par la suite, d’acheter des cours à distance. On entend réduire l’école à fournir un "socle", c’est-à-dire les bases élémentaires permettant ensuite de dévier les enfants vers un enseignement privé et marchand.

Quand on se promène dans les rayons de la FNAC ou d’un quelconque haut lieu du commerce de la culture, on découvre que le savoir est achetable sous la forme de didacticiels dont le nombre s’accroît de jour en jour. La fascination de l’ordinateur et des petites créatures virtuelles est grande sur les enfants ; ils y voient un jeu et applaudissent quand l’école met à leur disposition ce merveilleux objet. Les parents de leur côté, convaincus par la propagande que ces nouvelles machines vont aider leurs enfants, sont prêts à entrer dans un cycle de dépenses sans fin pour assurer, à ce qu’ils croient, l’avenir de leurs enfants.(Annie Palanché, Le Marché du savoir)

L'OCDE veut soumettre l'école plus directement aux lois du marché, prévient Nico Hirtt, citant un rapport de 1998 : «  Le développement de sources d'informations et de connaissances différentes va entraîner un déclin rapide du monopole des établissements scolaires dans le domaine de l'information et du savoir " " Même à l'intérieur des établissements scolaires, l'individualisation plus marquée des modes d'apprentissage - qui sont flexibles et induits par la demande - peut être considérée comme supplantant les formules trop lourdes et dominées par l'offre. Elle annonce le déclin consécutif du rôle des enseignants, dont témoigne aussi le développement de nouvelles sources d'apprentissage, notamment par le biais des TIC et de ressources humaines autres que le corps enseignant ".

Donc, non seulement l'école devra moins s'occuper de transmission de savoirs. Qui plus est, les connaissances qui y seront encore transmises le seront par des machines (bonjour l'humanisme !).


III. Comment préparer l’opinion au démantèlement ?

 

Il faut naturellement « préparer » l’opinion publique à un démantèlement de l’école par une propagande massive, en martelant à longueur de rapport un argumentaire varié (mais on peut aussi faire aboyer les chiens de garde de la presse, qui retrouvent les industriels déjà cités dans les douillets salons du Club Saint-Simon). Ces arguments sont parfois recevables, le problème résidant alors moins dans la nature des critiques portées que dans les réponses envisagées. N.B.: ce troisième chapitre reprend en le réorganisant et en le complétant l’inventaire dressé par A. Palanché, op. cit.

 

A) Que dénigrera-t-on ?

1.    Le système scolaire et universitaire actuel :

-       Il serait obsolète. Dans un rapport de janvier 1989, l’E.R.T. écrit :

“ Le développement technique et industriel des entreprises européennes exige clairement une rénovation accélérée  des systèmes d’enseignement et de leurs programmes, …l’éducation et la formation sont considérées comme des investissements stratégiques et vitaux pour la réussite future de l’entreprise, … l’industrie n’a qu’une très faible influence sur les programmes enseignés. ”

L'école comme lieu de transmission de savoirs " demeurera-t-elle une institution clé ou bien est-elle appelée à décliner ? " demande l'OCDE. Et elle répond sans ambiguïté, remarque Nico Hirtt : " La mondialisation - économique, politique et culturelle - rend obsolète, selon certains, l'institution implantée localement et ancrée dans une culture déterminée que l'on appelle " l'école " et en même temps qu'elle, " l'enseignant ".

-       l’école serait un lieu de reproduction des inégalités sociales (Pierre Bourdieu “ Les héritiers ”) ;

-       elle serait responsable du chômage :

“ Les causes du fort taux de chômage en Europe sont à rechercher dans l’inadéquation et l’archaïsme de ses systèmes de formation. ” (E.R.T., Tableau Noir p 77)

Pourtant, en mai 2000, M. Jean-Luc Mélenchon, ministre délégué à l'enseignement professionnel soulignait à l’Assemblée Nationale le rôle qu’a joué un enseignement de qualité dans la croissance actuelle de la France, dont les entrepreneurs ont beau jeu de s’attribuer les mérites. Il soulignait nos performances macroéconomiques, en dépit de toutes les critiques adressées à l'éducation nationale :

la France est en effet le deuxième pays exportateur par tête d'habitant, ce qui démontre le haut niveau de qualification et de formation donné à notre jeunesse et à nos cadres par l'école publique.

 

2.    Les enseignants :

-       qui sont prétendument trop nombreux et coûtent cher aux contribuables,

-       qui ont, selon un rapport de l’ERT de janvier 1989, intitulé “ Education et Compétence en Europe, “ une compréhension insuffisante de l’environnement économique, des affaires et de la notion de profit et ne comprennent pas les besoins de l’industrie. ”

-       dont l’utilité est remise en cause par les experts de l’O.C.D.E qui écrivent :

“ L’apprentissage à vie  ne saurait se fonder sur la présence permanente d’enseignants, mais doit être assuré par des prestataires de services éducatifs (c’est-à-dire des entreprises privées)… Dans certains pays, il semble que les enseignants encourent le risque d’être les laissés-pour-compte dans le développement du marché des technologies de l’information. ”

 

3.    Les programmes

“ Il est plus important ”, écrit l’O.C.D.E., “ d’apprendre à apprendre que de maîtriser des prétendus “ faits ”. Il faut encourager la possession d’un ordinateur. Les étudiants doivent apprendre à utiliser les services de réseau de la même manière qu’ils utilisent le téléphone. ”

A l’Assemblée Nationale, en mai 2000, Jacques Desallangre s’en inquiétait :

Un autre phénomène se développe : la mise en place de clubs de Bourse et d'investissement dans les collèges et les lycées. Il apparaît un peu surprenant que l'on tente d'inculquer à des enfants, dès l'âge de douze ans, des principes financiers très éloignés de la vie quotidienne. Il me semble difficilement acceptable de laisser croire aux plus jeunes que la Bourse est un casino où l'on gagne presque à tous les coups.

 

4.    Les diplômes nationaux :

Fin 1995, on lit dans un rapport de la Commission Européenne :

“ Le rapport de l’ERT a insisté sur la nécessité d’une formation polyvalente incitant à apprendre à apprendre tout au long de la vie. La Commission a insisté sur la nécessité d’un encouragement à la production européenne de logiciels éducatifs. Le présent livre blanc suggère d’expérimenter une troisième voie qui consiste à reconnaître des connaissances partielles à partir d’un système d’accréditation fiable. L’individu doit pouvoir faire valider des compétences indépendamment du fait qu’il passe ou non par une formation diplômante… Chacun devrait pouvoir disposer, s’il le désire, d’une carte personnelle de compétences où seraient portées les connaissances ainsi validées. ”

Et dans une note d’information la Commission ajoute :

“ Subsiste le danger que l’évaluation de la qualité mène à une normalisation à travers l’accréditation ou le contrôle de l’Etat. ”  Ah, l’Etat, cet empêcheur de privatiser !

Dans un documentaire télévisé, intitulé  Le cartable de big brother, le journaliste belge Gérard de Sélys nous apprend qu’ “ en 1996 la Commission Européenne a remis à des industriels un document confidentiel dans lequel il est écrit qu’elle prépare la disparition rapide des diplômes nationaux dans toute l’Europe. ”

 

B) Quelles solutions proposent-ils ?

1.    Redéfinir le rôle des pouvoirs publics :

Des pouvoirs publics qui, écrivent les experts de l’O.C.D.E., n’auront plus qu’ “ à assurer l’accès à l’apprentissage de ceux qui ne constitueront jamais un marché rentable et dont l’exclusion de la société  en général s’accentuera à mesure que d’autres vont continuer de progresser. ”( Tableau Noir p 43)

 

2.    En finir avec la gratuité des études :

l’O.C.D.E. préconise “ un engagement plus important de la part des étudiants dans le financement d’une grande partie des coûts de leur éducation. ”. Cela va contre l’esprit de la Constitution que j’ai citée au début.

 

3.    Instaurer l’apprentissage tout au long de sa vie :

l’ERT précise : “ Il n’y a pas de temps à perdre… La population européenne doit s’engager dans un processus d’apprentissage tout au long de la vie. L’usage approprié des Technologies de l’information et de la Communication dans le processus éducatif va imposer d’importants investissements en termes financiers et humains. Ils généreront des bénéfices à la mesure des enjeux. Le marché des logiciels éducatifs offre un potentiel significatif de croissance économique. Il faudra que tous les individus qui apprennent s’équipent d’outils pédagogiques de base, comme ils ont acquis une télévision. ” (p 51 Tableau Noir)


IV. Où en est-on en France ?

Ce quatrième point est entièrement tiré de la synthèse d’A. Palanché, op. cit.

Rappelons que les Etats sont encore souverains en matière d’enseignement, mais n’oublions pas que le gouvernement français s’est engagé à respecter les critères de Maastricht. Or le ministère de l’Education Nationale est le plus gros en matière d’effectifs et de dépenses. Voyons ce qui se passe par rapport à différents points évoqués ci-dessus :

§      Les professeurs :

 Il faut dégraisser le mammouth , a commencé par dire C. Allègre en prenant ses fonctions.  Les professeurs ont le plus fort taux d’absentéisme, a-t-il enchaîné, ce qui étant totalement faux l’a amené à s’excuser, mais en accusant ses services de l’avoir mal informé ; archaïques, conservateurs, mal formés, etc., on ne compte pas les compliments que les professeurs reçoivent régulièrement de leur ministre. Récemment il a même déclaré qu’il les avait tous chloroformés et qu’il avait dégagé les syndicats à la kalachnikov ! (Canard Enchaîné du 22 décembre 1999)

Attaque frontale des professeurs qu’on aurait tort de prendre pour les gros mots d’un tempérament plein d’énergie exubérante, mais stratégie qui vise à mettre au pas ces professeurs qui n’aiment pas le libéralisme et restent dans l’ensemble insensibles à l’idée de profit marchand.

Dans l’emploi du temps des professeurs on introduit désormais des heures consacrées à d’autres tâches que celle d’enseignement dans leur discipline: par exemple travaux croisés et parcours diversifiés en collège, Travaux Personnels Encadrés, Education Civique Juridique et Sociale, Aide Individualisée au Travail dans les lycées d’enseignement général, etc.

Dans les Lycées Professionnels, au prétexte d’une Réduction du Temps de Travail (18 heures pour tous), un projet de décret relatif au statut des P.L.P. introduit la flexibilité, c’est-à-dire la disparition des  grilles horaires hebdomadaires de cours :

“ Pendant les périodes durant lesquelles leurs élèves sont en formation en entreprise ou participent à des projets pluridisciplinaires, leur service hebdomadaire peut varier de 15 à 21 heures d’enseignement ou leur équivalent. Sur l’ensemble de ces périodes, le service hebdomadaire moyen est de 18 heures d’enseignement ou leur équivalent. ” (art. 1 du Titre 1 : dispositions permanentes, du projet de décret portant modification du décret n° 92-1189 du 6 novembre 1992 relatif au statut particulier des Professeurs de Lycée Professionnel in SN-FO-LC).

On introduit dans les désormais incontournables “ équipes éducatives ” toujours plus d’emplois précaires (aide-éducateurs, emplois-jeunes,…), sous contrats de droit privé, qui se substituent de plus en plus aux emplois de fonctionnaires d’Etat (circulaire n° 21/2000 du SN-FO-LC).

Sans entrer dans les détails, on peut dire que les réformes en cours ont entre autres objectifs celui de casser les statuts qui à la fois fixent les obligations de service des professeurs et leur garantissent des droits.

§      L’école :

Elle est désormais un lieu de vie, de socialisation dans laquelle la confusion s’installe entre les rôles respectifs des différents membres de la communauté éducative. La multiplicité des tâches qui incombent désormais aux professeurs fait qu’on peut se demander s’ils auront encore longtemps le loisir d’enseigner.

§      Les savoirs disciplinaires, les programmes, les diplômes nationaux :

Les savoirs disciplinaires :

“ La notion de “compétence ”, empruntée au vocabulaire et aux pratiques de l’entreprise  apparaît en 1992 dans la Charte nationale des programmes publiée par le Conseil national des programmes ” ( p 116 in Lhorreur pédagogique ). Tous les professeurs l’ont remarqué,g dans le vocabulaire officiel les compétences se substituent de plus en plus souvent aux connaissances. On ne trouve pas de définition précise de ce qu’est une compétence à l’école, mais on sait qu’elle peut être “ transversale ”, c’est-à-dire “ traverser ” plusieurs disciplines. Transmettre des connaissances dans une discipline n’était pas chose facile, mais évaluer des compétences, sans savoir de quoi il s’agit véritablement, relève de la gageure ou de la plus grande fantaisie.

On introduit une nouvelle non-discipline, l’E.C.J.S. (Education Civique Juridique et Sociale) : 16 heures annuelles prises sur les heures d’enseignement fondamentaux et confiées à des professeurs de matières aussi différentes que la philosophie, l’histoire, la géographie, les sciences économiques et sociales, voire à ceux à qui ça plaira. Le contenu de l’ECJS reste vague ; on y mènera des discussions sur des sujets d’actualité ce qui fait craindre à beaucoup l’entrée au lycée des discussions de comptoirs ; c’est un exemple de la volonté  de faire disparaître les savoirs disciplinaires, de faire des professeurs des personnes interchangeables, spécialistes de tout, c’est-à-dire de rien, vecteurs de légitimation de l’opinion ou de la propagande gouvernementale

Certains savoirs sont en outre qualifiés  d’inutiles ( pour qui ? pour quoi ?). M. C. Allègre voulait-il plaisanter quand il a qualifié d’“ élucubrations ” l’enseignement de la philosophie ?

Les programmes 

En 1992 Lionel Jospin institue “ un Conseil national des programmes qui donne des avis et donne des propositions au Ministre de l’Education nationale sur la conception générale des enseignements, les grands objectifs à atteindre, l’adéquation des programmes et des champs disciplinaires à ces objectifs et leur adaptation au développement des connaissances. Il est composé de personnalités qualifiées, nommées par le Ministre de l’éducation nationale. ” (Art. 6 Chapitre II de la loi d’orientation sur l’éducation).

L’autorité de ce Conseil se substitue, à la même date à celle de l’Inspection Générale pour la définition des programmes ( p116 in L’horreur pédagogique). Les programmes sont donc désormais définis sous le contrôle du ministre, c’est-à-dire d’une autorité politique, alors qu’ils étaient jusqu’alors définis par l’Inspection Générale, qui incarnait l’autorité du savoir.

 En 1999 Edgar Morin et C. Allègre, le ministre de l’éducation nationale, dénoncent l’empilement des connaissances, l’encyclopédisme devenu synonyme de gavage ; donc on allège les programmes ; on apporte de l’aide aux plus faibles, mais en prenant des heures de cours à tous les élèves ; on crée des heures de vie de classe prises sur l’ensemble des heures de cours. On supprime les options latin et grec dans le contrôle continu du Brevet des Collèges et on envisage la disparition, à l’E.A.F., de la dissertation et du commentaire composé.

Les diplômes nationaux 

Le brevet des collèges : cet examen comporte depuis des années une part importante de contrôle continu du fait de la prise en compte des notes des classes de 4ème et de 3ème ; certains élèves ont même déjà assez de points pour l’obtention de ce diplôme lorsqu’ils se présentent aux trois épreuves écrites à la fin de la classe de 3ème. Conséquence : ce diplôme a perdu toute valeur pour ses titulaires.

Le baccalauréat : sous cette appellation on dénombre une infinité de diplômes totalement différents : qu’y a-t-il de commun entre un bac pro et un bac S ? Fait nouveau : le contrôle continu au baccalauréat est expérimenté depuis cette année dans plusieurs académies. Par ailleurs, le B.O. n° 3 du 20 01 2000 annonce la création  de Travaux Personnels Encadrés en classe de première des séries générales, assortie de l’obligation de diversifier les travaux proposés et les couplages des disciplines concernées. Ces T.P.E. donneront lieu à une sorte de mémoire, accompagné d’un “ carnet de bord ” et feront l’objet d’une soutenance par l’élève à qui sera attribué une note ; ces travaux qui figureront en bonne place dans le livret scolaire annoncent la disparition du baccalauréat comme examen national final, au profit d’un diplôme comportant une part de contrôle continu dont le contenu variera d’une classe à l’autre, d’un établissement à l’autre, d’une année à l’autre. Les T.P.E. sont un premier pas vers la disparition du baccalauréat en tant que diplôme ayant par sa forme et son contenu valeur nationale  et constituant le premier grade universitaire.

Dans le supérieur, il est question de réserver dans les écoles normales supérieures un quota de places à des étudiants européens qui ne seraient pas tenus de passer les concours pour intégrer ces écoles. La conséquence d’un tel projet, s’il était réalisé, serait de jeter la confusion sur le niveau reconnu aux lauréats de ces concours, donc de dévaloriser ces concours.

A Marseille on a mis au point une carte de compétences en mathématiques qui va jusqu’au niveau bac + 2. Une carte de compétence dans un domaine partiel, ça n’a rien à voir avec un niveau de connaissances multiples, attesté par un diplôme reconnu dans les Conventions Collectives qui confèrent des droits à son titulaire, tant au niveau des statuts de son futur emploi que de ses prétentions salariales. 

§      Le but de l’enseignement :

A la fin du 19ème siècle, l’école a voulu que les enfants du peuple puissent eux aussi avoir accès à la culture, à la compréhension du monde ; la fréquentation des œuvres et des auteurs formait le jugement, développait l’esprit critique, la prise de distance par rapport à l’événement ; l’idéal de l’école républicaine était l’émancipation des esprits, la formation de citoyens libres parce qu’éclairés.

Aujourd’hui l’idéal d’émancipation s’est transformé en idéologie égalitariste : on veut des égaux : égalité des chances, 80 % d’une classe d’âge au baccalauréat, “ culture commune ”, etc.…Mais tout cela n’est qu’un leurre ; par le biais des  projets pédagogiques votés par le C.A. (loi Jospin de 1989) chaque établissement dispense un enseignement aux exigences différentes : ici on fait du latin, du grec, plusieurs langues étrangères, là on fait des enquêtes, des discussions, du sport, on appelle Aimé Jacquet, Zinedine Zidane.

Les plus avertis cherchent les bonnes écoles qui existent encore ; les plus riches offrent toute l’année des cours particuliers à leurs enfants ; les plus instruits font faire à leurs enfants le travail qui n’est plus fait à l’école.

L’égalité proclamée est pur mensonge, c’est en fait l’idéologie égalitariste qui aboutit à l’inégalité la plus sauvage parce que souterraine. La démocratisation qui voulait un haut niveau d’enseignement pour tous, s’est transformée en massification de l’enseignement : on méprise tout simplement les enfants du peuple et on pense que la pauvreté est un handicap mental.

Parce que tous s’ennuient - pour les uns ça va trop vite, pour les autres c’est trop lent - on veut maintenant que chacun avance à son propre rythme ; plus d’enseignement frontal, qualifié d’archaïque, mais des “ jeunes ” qui avancent à leur propre rythme avec un professeur devenu chef d’orchestre, comme le dit si joliment M. Allègre. Mensonge ! C’est de l’abandon pédagogique que de laisser un élève “ se débrouiller ” en attendant que le professeur ou l’emploi-jeune vienne lui donner un coup de main. Il y a un devoir de transmission de génération à génération. Ce n’est pas un ordinateur et des didacticiels ultra-performants qui remplaceront l’indispensable parole humaine. Le professeur, comme le beau nom d’instituteur le signifiait, a le devoir moral d’instituer l’homme qui n’est qu’à l’état de possible dans l’enfant,  c’est pour cette raison que le professeur n’a pas de “ gamins ” à l’école, mais des “ élèves ”, que les parents ne sont pas des parents “ d’élèves ”, mais les parents de leurs enfants, et que la fonction professorale consiste à mener les enfants au statut d’élèves et non pas, comme on voudrait nous en convaincre, à les transformer en serviteurs des entreprises, prêts à l’emploi.

§      L’apprentissage tout au long de sa vie :

Peu nombreux sont ceux qui aujourd’hui peuvent encore espérer faire carrière dans une même profession. A tout moment, les restructurations d’entreprises obligent à changer de lieu, d’emploi, à se former par ses propres moyens pour s’adapter aux nouvelles technologies, c’est-à-dire acheter ordinateur, logiciels, didacticiels et travailler chez soi pour tenter de satisfaire aux besoins toujours nouveaux des entreprises. C’est la vie privée envahie par la vie professionnelle ou par la nécessité d’avoir un emploi.

Quand on met en parallèle d’une part le programme d’apprentissage de l’outil informatique à l’école et d’autre part l’appauvrissement des programmes de français, mathématiques et langues étrangères, on ne peut s’empêcher de redouter dans la priorité absolue donnée à la pratique informatique le souci de préparer les élèves davantage à la formation permanente, “ de la crèche au tombeau ” comme le disent les industriels de l’ERT, qu’à la capacité de développer leur jugement par l’accès aux savoirs, comme le défendent les professeurs.

§      Influence des industriels sur les hommes politiques :

On se rappelle la grande opération lancée par M. Fabius qui en son temps a rendu un fier service à Thomson en dotant tous les établissements scolaires d’ordinateurs inutilisables et inutilisés tandis que pendant le même temps on comptait aux professeurs le nombre de feuilles de papier pour les photocopies.

Rappelons aussi la loi “ d’orientation sur l’éducation ”, dite loi Jospin de 1989 qui fait des entreprises des partenaires de l’école à part entière, je cite :

“ La collaboration entre l’école et l’entreprise s’est déjà beaucoup développée…. Il est aujourd’hui possible et nécessaire de renforcer de partenariat en l’inscrivant notamment dans le projet d’établissement… ”

Je me pose une question : les grands lycées parisiens que fréquentent les enfants de nos gouvernants ont-ils inscrit dans leur projet d’établissement un partenariat avec une entreprise ?

Et pourtant c’est bien Madame Edith Cresson, femme politique française de gauche, désignée en son temps par le gouvernement français pour siéger à la Commission Européenne où elle était chargée de l’éducation qui a dit :

“ C’est dans l’entreprise qu’on voit si ce qu’on a appris aux jeunes marche ou ne marche pas. ”

Enfin  M. Allègre, l’actuel ministre de l’Education, déclarait il y a peu de temps :

“ Nous allons vendre notre savoir-faire à l’étranger, et nous nous sommes fixés un objectif de 2 milliards de francs de chiffre d’affaires en trois ans. Je suis convaincu qu’il s’agit là du grand marché du 21ème siècle. ” (Marianne n° 90) Quand on a lu cette intervention de M. Allègre, on comprend mieux pourquoi il a qualifié un jour d’ “ élucubrations ” l’enseignement de la philosophie.


Conclusion

 

Il est loin le temps où Condorcet et les encyclopédistes rêvaient d’un peuple éclairé pour lui-même. Les fondateurs des écoles normales supérieures qui voulaient les meilleurs professeurs pour les instituteurs des enfants du peuple n’en reviendraient pas s’ils voyaient comment aujourd’hui tous les membres de l’équipe éducative, grossie depuis peu par les emplois-jeunes et les aide-éducateurs, s’affairent autour des “ gamins ” pour en faire de bons petits serviteurs des entreprises qui les jetteront quand ils ne seront plus rentables. (…) Le marché du savoir, qui à terme signifie la privatisation de l’enseignement, n’est pas une fiction, c’est un projet mondial qui cherche son application dans tous les Etats, donc en Europe, donc en France. Aux citoyens de se réveiller et de rappeler fermement leur mission à ceux qu’ils ont élus : défendre les  intérêts des citoyens et pas ceux des marchands.

Le savoir n’est pas achetable, il se transmet de génération en génération ; pour cela il faut des professeurs qui en effet n’ont pas la notion de profit, mais le souci d’élever leurs élèves à la condition d’hommes libres, éclairés, conscients de leurs choix, capables de dire non à ceux qui veulent les asservir en sachant pourquoi ils disent non.

A. Palanché, op. cit.

 

Pour nous, le seul discours tenable n’est pas nostalgique. Il doit appeler à la diffusion des lumières, c’est-à-dire à une renaissance des ambitions scolaires, à une remise en marche de l’ascenseur social. L’État doit accroître considérablement les moyens mis en œuvre contre l’illettrisme en France, il doit élever le niveau d’instruction et la culture générale. Par exemple en améliorant l’enseignement des arts, en se souciant de l’épanouissement des enfants qui lui sont confiés, non à leur adaptation à des fonctions souvent aliénantes, cette « employabilité » que Chirac réclame. Le combat est aussi un combat pour la liberté comme libération de l’être humain (voir Kant, Qu’est-ce que les lumières ?), contre l’aliénation par le travail, une vieille notion plus que jamais à l’ordre du jour.

Nous devons avoir le courage de dire non aux réformes et à la modernité, miroirs aux alouette qui n’abuse que ceux qui veulent bien l’être.

Pourtant, dans la novlangue des néo-libéraux, réforme et modernité signifient privatisation et dérégulation. Tous ceux qui s’y opposent sont mis à l’index, ce sont des ringards, des dinosaures, des privilégiés, etc.

Or l’Éducation Nationale a bien moins besoin de ces grandes réformes successives, qui ne tirent jamais le bilan des précédentes, que de changements permanents, concertés et progressifs. Et avant tout changement, nous devons nous demander s’il ira dans le sens d’une démocratisation de l’enseignement. Par beaucoup d’aspects, les réformes des dernières années ont accru l’élitisme et les inégalités.

Actions à mener au niveau syndical :

En général

Le Snes propose d’autres solutions que celles des industriels (voir supra, III, B). Bien des choses peuvent être améliorées, pour lutter contre l’échec scolaire, dont, pour mémoire :

-       l’attitude de l’école envers les parents, mais aussi des parents envers l’école, car une attitude de démission est dévastatrice pour leurs enfants ;

-       la formation initiale et continue des enseignants, très déficiente. Fondée sur un projet de société, dont l’absence fait aujourd’hui comme un trou noir, elle devrait expressément promouvoir une vision humaniste des rapports entre individu et monde du travail ;

-       la taille de certaines classes, mais aussi des établissements, car l’atmosphère est plus studieuse dans un collège de 500 élèves que dans un collège de 1000 ;

-       dans de nombreux établissements, l’autorité des enseignants doit être rétablie et d’ailleurs mieux assumée. Les incivilités doivent être sanctionnées avant de devenir violences.

-        

Sur les Tice en particulier

Produit par produit, pour le matériel et pour les logiciels, plates-formes, sites et portails, il faut organiser, tant au niveau national que dans les établissements, une veille syndicale qui empêche les entorses commerciales au principe de laïcité :

-       refuser systématiquement les mallettes pédagogiques faisant sournoisement la publicité de telle ou telle marque. Même chose pour les logiciels pédagogiques ou ludo-éducatifs. Pour tous ces produits, une utilisation « dégriffée » est à privilégier, quand des manipulations techniques le permettent.
A cet égard, la position du ministère reste ambiguë. En mai 2000, M. Jean-Luc Mélenchon, ministre délégué à l'enseignement professionnel déclarait à l’Assemblée Nationale :
La publicité au sein des établissements scolaires reste rigoureusement interdite, en vertu du principe fondamental de neutralité du service public d'enseignement. Des circulaires de 1967 et 1976, relatives à l'interdiction des pratiques commerciales dans les établissements publics d'enseignement, ont rappelé que les enseignants et les élèves ne sauraient servir, directement ou indirectement, à quelque publicité commerciale que ce soit. Il revient donc aux chefs d'établissement d'assurer la protection du milieu scolaire contre les pratiques commerciales.
Toutefois, le respect de la neutralité ne doit pas conduire à refuser systématiquement l'introduction dans les établissements scolaires d'éléments susceptibles de contribuer à l'exercice de leur mission éducative ou à leur ouverture sur leur environnement social, culturel et économique.

-       Matériel : qu’on ne refasse pas le coup de renflouer Thomson avec des opérations de type « informatique pour tous »

-       Refuser l’achat de logiciels Windows ? Privilégier Linux ?

Privilégier certaines plates-formes de téléenseignement, de type Ariadne, où tout est mis en œuvre pour que le client final, l’étudiant, n’ait à acheter aucun logiciel, car alors il serait  difficile de diffuser Ariadne en Europe de l’Est et Afrique. Ariadne est surnommé le linux des plates-formes d’auto formation, sauf que le code source n’est pas divulgué.. Quand IBM vend Learning Space, il vend une plate forme de télé formation,  pas une philosophie, ou alors elle est implicite et mercantile. Fonction du dispositif Ariadne : les outils auteurs, contrairement à Learning space, ne génèrent pas des QCM. Car avec un Qcm, on ne forme pas un étudiant, on sélectionne : objectif très différent !

-       Promouvoir la mise en commun des outils et des ressources, car les documents hypermédia ont un fort coût de réalisation. JL Malaindain, liste itic snes, 23/9/00 :  « il n'est pas question d'entrer dans une logique marchande même si je refuse le bénévolat pédagogique. Quand je parle de rétribution je ne veux pas dire bénéfice mais, au moins, couverture des frais et, peut-être, forfait marquant l'intérêt porté à la production. »

 

Actions à soutenir au niveau politique :

Refuser la déréglementation de l’enseignement à distance, qui ne doit pas échapper à la tutelle de l’État, ni, corrélativement, délaisser les valeurs républicaines.

Conserver à l’école sa place dans les futures Constitutions de l’Europe ou de la Sixième République.

Soutenir un État acteur et démocratique : réaffirmer le rôle des services publics comme outils d’intervention collective, se donner les moyens de leur développement. Refuser les transferts inconsidérés de pouvoirs vers les échelons local ou supranational : c’est peut-être pertinent pour d’autres secteurs, mais pas pour l’Éducation Nationale.

 

La liste de ces actions est à compléter, vos propositions sont les bienvenues !

 

Nicolas Desormonts, vendredi 15 septembre 2000

Titulaire remplaçant de lettres modernes, zone de Voiron

Formateur Iufm en lettres et TICE

Responsable des pages « échanges » et « Républicaine, l’école ? » sur le site www.adapt.snes.edu

 

 

Sources bibliographiques :

Elle sont accessibles depuis le site www.adapt.snes.edu/echanges/republic.html

Gérard de Sélys et Nico Hirtt, Tableau Noir, aux éditions belges EPO, 1998.

L'école, grand marché du XXIè siècle - un rêve fou des technocrates et des industriels, par Gérard de Sélys, Le Monde Diplomatique, juin 1998, pp. 14 et 15

L'OCDE veut soumettre l'école plus directement aux lois du marché, par Nico Hirtt, texte publié sur le site Internet de l'association « Appel pour une école démocratique » (http://users.skynet.be/aped)

Le Marché du savoir, par Annie Palanché, texte publié sur le site Internet de l’association « Reconstruire l’école »

A propos de l’émission « Le cartable de Big Brother »,  B. Berthelot, site Internet de « Reconstruire l’école »

Assemblée Nationale - 1re séance du 23 mai 2000, question, no 1111 de M. Jacques Desallangre

Menace sur le modèle français, in Le Monde interactif, supplément au Monde du 26/4/2000 :  « Internet ébranle la formation ».